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Les chefs d’entreprise sont-ils nuls en politique ?

Paru le 28 décembre 2019 | dans Municipales
Rédigé par Franck Gintrand

Rien nest définitivement perdu mais Mohed Altrad, en dépit de son incroyable success storysemble bien mal parti pour devenir maire de Montpellier. Après Bernard Tapie, Charles Beigbeder ou encore Virginie Calmels, cet entrepreneur témoigne une fois encore de la difficulté à transformer la réussite entrepreneuriale en victoire électorale. Les chefs dentreprise les plus talentueux seraient-ils nuls en politique ?

Finis les petits arrangements entre amis et les clivages artificiels entre la gauche et la droite républicaines. Place à la compétence ! En ce jour de septembre 2019, Mohed Altrad, plus grosse fortune d’Occitanie et président du Montpellier Hérault Rugby, annonce sa candidature aux municipales de Montpellier et, par la même occasion, son intention de révolutionner la politique locale. Empruntant une voie très macronienne, l’entrepreneur fait part de sa volonté de prendre « le meilleur de la gauche et de la droite » ajoutant « je ne veux pas d’une ville (…) où les décisions sont prises en fonction des liens personnels. Avec moi, ce sera simple, je choisirai les plus compétents ». Dans le viseur, la classe politique locale apprécie moyennement que ce nouvel entrant lui fasse la leçon. Premier à réagir, Patrick Vignal, député de la majorité présidentielle, bientôt suivi par Philippe Saurel, maire sortant. L’un et l’autre taclent M. Altard en le renvoyant à ses deux domaines de prédilection : le business et le sport. Le premier s’interroge sur ses intentions réelles en rappelant qu’un chef d’entreprise, fut-il connu, « n’est pas forcément un philanthrope » quand le second fait mine d’ignorer l’événement en tweetant un « Merci au Président Altrad pour l’aide qu’il apporte au club de rugby de Montpellier ». Passez, il n’y a rien à voir, tel est aussi le message d’Alex Larue, candidat LR, et de Mickaël Delafosse, candidat PS qui tous deux s’abstiennent de mentionner M. Altrad. Seule la candidate des Verts, nouvelle venue dans le paysage local, salue un « profil très intéressant pour Montpellier, qui a besoin de fraîcheur et de sérieux à la fois », soulignant la similitude de fait entre sa démarche et celle du chef d’entreprise. En réalité, nul ne sait trop que penser de cette candidature atypique. Une chose transparait néanmoins : « désir d’avenir » et « désir d’Altrad » ne riment pas nécessairement. Quatre mois plus tôt, un sondage créditant l’entrepreneur de 25 % des intentions de vote contre 28% pour le maire au premier tour avait créé un choc aussitôt relativisé quelques jours plus tard par la publication intégrale de chiffres nettement moins enivrants. Depuis, la montée en puissance du candidat hors système se fait toujours attendre.

L’incroyable histoire de M. Altrad

Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir mis les moyens. A l’annonce de sa candidature, M. Altrad donne une longue interview au Point. L’Obs, l’Express, Libé, Le Parisien… Tous les grands titres de la presse nationale se font l’écho d’une candidature qui, une fois n’est pas coutume, pourrait donner lieu à une municipale atypique. Invité de Jean-Jacques Bourdin sur BFM TV, cet enfant d’une tribu bédouine né dans le désert, devenu milliardaire à force de ténacité, en est convaincu : « je suis capable de changer la vie des citoyens de Montpellier comme j’ai changé mon propre destin ». Il faut dire que la vie de Mohed Altrad, né selon ses propres termes « en 1948 ou 1951… », arrivé en France avec pour seule fortune 200 francs en poche, « Montpelliérain de cœur depuis toujours », a tout d’une success story : intégration du classement de Challenges en 2000, légion d’honneur en 2005, critique élogieuse du Monde pour un second roman en 2006, progression du chiffre d’affaires du groupe de 40 % en 2007, parution d’un essai « le management d’un groupe international » en 2008, prise de contrôle du  Montpellier Hérault rugby en 2011, prix EY de l’Entrepreneur de l’Année 2014… Jusqu’en 2015 où c’est la consécration internationale. Le magazine Forbes l’élit « Entrepreneur de l’année », une première pour un Français. Reçu par Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères puis par François Hollande, président de la République française, il est invité par le président américain Barack Obama à intervenir lors du 6e sommet international des entrepreneurs.

Le précédent Calmels à Bordeaux

Et pourtant, à Montpellier, les électeurs le boudent. Dans les deux derniers sondages, l’homme d’affaires et président du club de rugby de la ville plafonne désespérément à 10%. Sauf à s’allier avec un autre candidat, on peine à imaginer un possible sursaut. A croire que M. Altrad le pressentait lorsqu’il choisit le thème de la 10e rencontre de son think tank en août dernier, quelques jours avant d’annoncer sa candidature. Titre de la conférence ? « Rien n’est jamais joué d’avance » en référence au livre de l’invité d’honneur, un technicien de surface titulaire d’un CAP, multi-diplômé des plus grandes écoles. Et c’est un fait : pour les chefs d’entreprise désireux de s’investir dans la vie politique, rien n’est joué d’avance. C’est même un euphémisme si l’on élargit le champ d’observation à d’autres exemples. Souvenez-vous, en février 2018, Virginie Calmels jetait définitivement l’éponge en renonçant à se présenter à la mairie de Bordeaux. Intelligente, sûre d’elle et auréolée de ses succès dans les affaires, elle avait pourtant tout pour devenir une étoile montante et confirmée du paysage politique français. Hélas pour elle, la vie politique s’est montrée bien différente de l’entreprise et la conclusion moins glorieuse que prévue. Lassée par un monde politique où elle n’a jamais retrouvé ses marques, celle que Alain Juppé avait pressenti pour lui succéder à la tête de la ville déclarait partir la tête haute. Fière du travail accompli, elle retournait à la vie d’entreprise pour prendre la tête d’un « très beau groupe » et motivait sa décision par la volonté de se consacrer à ses enfants. Officiellement, aucun regret : « Tout le monde sait que je ne vis pas de la politique, ce qui me procure à cet égard une vraie liberté. J’ai toujours considéré que mon engagement politique était une mission et non pas un métier ». Alain Jupé qui, lui, a toujours vécu de la politique appréciera. Alain Wauquiez, aussi. Deux hommes qui l’auront déçu. A moins que ce soit surtout l’inverse. Ah, la politique ! Que d’espoirs, que de déceptions ! Après avoir commis une succession d’erreurs et s’être forgée une réputation d’opportuniste, Virginie Calmels s’est brûlée les ailes. Avec Mohed Altrad, elle n’est pas la seule à avoir cru, vraiment cru, qu’une réussite professionnelle était un excellent sésame pour s’imposer face à des politiques de métiers réputés incompétents, démagogues et archaïques.

L’implication dans le monde sport ne fait pas tout

Pour ces patrons obsédés par la performance, l’univers du sport s’impose parfois comme une évidence. Ce n’est ni un passage obligé – en tout cas pas pour une ville comme Bordeaux – ni une garantie de succès compte tenu du caractère aléatoire des résultats mais avec un peu de chance, le pari peut aider à gagner en popularité à l’image de Bernard Tapie, propriétaire de l’OM de 1986 à 1994. Les phocéens mais plus largement les Français ont véritablement découvert l’homme durant ces années, qui plus est synonyme de succès sportifs. Avec lui, l’Olympique de Marseille remporte quatre titres de Champion de France consécutifs de 1989 à 1992, joue quatre finales de Coupe de France dont une gagnée en 1989, deux demi-finales de Coupe d’Europe et deux finales de Ligue des champions, dont une gagnée en 1993 face au Milan AC, qui reste la seule jamais remportée par un club français. Tapie n’est d’ailleurs pas le seul à avoir jouer la carte sportive. Christophe Bouchet a lui aussi été président de … l’OM. A peine arrivé dans le club, il redresse les comptes et les rend bénéficiaires pour la première fois en 2003. Grâce à lui, l’Olympique de Marseille se retrouve à la tête de recettes considérables en obtenant auprès des instances du football un nouveau contrat de droits TV très avantageux pour le club et en signant d’importants contrats de sponsoring comme celui d’Adidas. À partir de janvier 2009 il devient vice-président du Tours Football Club au côté de Frédéric Sebag, ce qui lui assure cette fois-ci une popularité bien plus locale. Propriétaire et président du Montpellier Hérault Rugby, M. Altrad possède indéniablement cet atout de taille. Le fait que sous sa présidence, le club ait remporté le Challenge européen 2015-2016, le premier titre majeur du club héraultais, ne peut être que profitable pour se faire connaître auprès aussi des Montpelliérains adeptes du ballon ovale que des non-initiés. Las, n’est pas Tapie ni Bouchet qui veut…

Fendre l’armure n’est pas donné à tout le monde

Attacher son nom à des réussites sportives est une chose. Incarner la réussite entrepreneuriale en est une autre. De ce point de vue, la success story de Mohed Altrad n’est pas sans rappeler, là encore, l’ascension de Bernard Tapie. Parti sans argent de Syrie pour la France, M. Altrad se bat et obtient brillamment son BAC et un doctorat en informatique. Il devient ingénieur et crée sa première entreprise très tôt. C’est celle-ci qui l’amènera jusqu’à la création du groupe Altrad. Au contraire de B. Tapie, qui est sorti très rapidement du lot grâce à une personnalité hors du commun, M. Altrad a d’abord dû faire ses preuves et attendre 30 ans avant de devenir l’homme que l’on connaît. C’est une chose d’avoir surmonté des épreuves et relevé avec succès des défis, encore faut-il avoir aussi un message à délivrer ainsi que le goût du débat médiatique pour le faire savoir et dépasser le simple univers des affaires… si possible avant même d’entrer en politique. Tout le problème de M. Altrad c’est qu’il n’est ni vraiment médiatique, ni porteur d’un message autre que celui du self made man. Les médias l’apprécient et, pourtant, il ne capitalise pas sur cet engouement. Bernard Tapie, dans les années 80, avait grandement profité de cet amour médiatique avec son style oral franc et “rentre-dedans”. Souvenez-vous de son célèbre : “Pourquoi acheter un journal quand on peut acheter un journaliste ?”. Ses différents passages à la télévision lui avait permis d’atteindre une incroyable popularité, devenant même la personnalité favorite des français en 1984. Mohed Altrad, lui, cultive une forme de discrétion et de pudeur. Un rapide coup d’œil sur ses différents réseaux sociaux permet de réaliser qu’il partage très peu ses opinions personnelles et politiques en public. Ses rares prises de position publiques sont surtout l’occasion de mettre en avant son parcours personnel atypique. Une posture qu’il tente timidement de changer, à l’image de l’ouverture de son compte twitter en février 2019 ou d’un exercice de transparence sur sa fortune dans un reportage diffusé sur France 2 en février dernier. Mais l’homme ne sait pas jouer de l’affect et n’est pas disposé à faire des efforts pour intéresser un tant soit peu la presse pipole. Certes, tous les candidats ne sont pas tenus pour réussir d’avoir la dimension médiatique d’un Tapie ou de suivre l’exemple d’un Christophe Bouchet (Tours), ancien journaliste devenu maire, qui n’hésite pas à jouer de la corde privée sur ses réseaux sociaux. Mais la réserve naturelle n’a jamais été la meilleure façon de créer un lien avec des électeurs dont on sollicite la confiance. En politique, et à la différence de l’entreprise, il faut savoir fendre l’armure pour être entendu et apprécié, se faire des supporters prêts à donner de leur personne sans attendre nécessairement de retour, des amis disposés à vous soutenir dans les moments les plus difficiles et des alliés prêts à vous aider dans la conquête du pouvoir. Or c’est clairement ce que ne sait pas faire M. Altrad ou n’a pas su faire V. Calmels.

Sans mentor, pas d’ascension fulgurante

En politique où ne sont élus sur leur nom que ceux qui savent donner de leur personne et de leur temps, celui qui ambitionne de court-circuiter les étapes s’attaque à forte partie. Il lui faut un soutien de taille pour surmonter les inévitables oppositions des barons et pour cela remplir un rôle dans une stratégie plus générale. Au risque dans le cas contraire de se tirer une balle dans le pied comme ce fut le cas très récemment pour Virginie Calmels. Issue du monde de l’audiovisuel, Virginie Calmels doit son ascension politique à Alain Juppé, lequel en a fait sa première adjointe, chargée de l’économie, de l’emploi et de la croissance durable en 2014. Pourtant, la jeune femme, durant la campagne présidentielle de 2017 – polluée par l’affaire Fillon – n’a cessé de retourner sa veste et cela jusqu’à poignarder dans le dos son propre mentor. Depuis, c’est la route vers la décadence politique. En juin dernier, elle est limogée de ses fonctions de vice-présidente des Républicains par Laurent Wauquiez. «Madame Calmelsdont le sens de la loyauté laisse à désirernest pas très aimée iciNon seulement nous ne la soutiendrons pas mais nous pourrions même présenter une liste concurrente si elle décidait se monter sa liste seule», confiait un des responsables d’«Esprit Bordeaux» toujours au Paris Match en juin dernier. A l’inverse, Christophe Bouchet à Tours n’aurait pu accéder au poste de maire sans le soutien de Serge Banary, maire de 2014 à 2017. Visé par la réforme du non-cumul des mandats, le tout nouveau sénateur lui cède son poste après avoir été désigné par les élus de la majorité municipale pour lui succéder. Dans le cas de M. Altrad, on peine à distinguer qui pourrait être son mentor… D’après le résultat du sondage qu’il a commandé en mai 2018, pour 33% des sondés, il n’est « ni de droite, ni de gauche ». Il est vrai que l’homme d’affaire montpelliérain peine à se positionner sur l’échiquier politique et trouvé un soutien de taille. Aujourd’hui, M.Altrad, dénué de tout ancrage politique solide,  en est encore à multiplier les prises de contact à la fois avec les socialistes, les centristes, la République en marche ou encore les Républicains.

Des univers si différents

Si les chefs d’entreprises sont aussi confiants quant à leur réussite dans le monde politique, c’est aussi parce qu’ils sont persuadés qu’il leur suffira de recourir aux mêmes recettes qui ont fait leur succès dans le privé. A leur décharge, la fascination des politiques pour lle monde de l’entreprise entretient l’illusion de deux univers proches. Et pourtant, l’expérience montre qu’il n’en est rien. Souvenez-vous. Au lendemain de son élection, Nicolas Sarkozy, le premier, avait décidé de soumettre ses ministres à une évaluation. Très vite, cette idée s’était perdu dans les méandres de l’oubli… Cinq ans plus tard, Emmanuel Macron ressortait la même idée en demandant à Edouard Philipe de recevoir les ministres en juillet 2018 pour un entretien d’évaluation. Sans juger utile, lui aussi, de renouveler l’expérience en juillet 2019. Parce ce que les qualités d’un bon manager ne sont pas celles d’un élu et que les attentes sont bien différentes, le passage du monde économique au monde politique s’avère souvent très compliqué pour les chefs d’entreprises. Déboussolés par une culture qui n’est pas la leur, ils en finissent par perdre leurs repères. Il est difficile de leur en tenir rigueur tant la politique emprunte des canaux et obéit à des règles qui n’ont rien à voir avec l’économie : le chef d’entreprise poursuit un objectif de rentabilité quand l’élut agit en faveur de l’intérêt général, l’entreprise repose sur une organisation hiérarchique et une relation fondée sur un intérêt financier et des calculs rationnels quand la politique consiste à nouer des alliances, susciter l’adhésion ou encore convaincre à partir d’une idéologie préétablie. Dans la sphère politique, le citoyen n’est pas un client mais une partie prenante qui évalue les actions non pas simplement sur les résultats mais aussi sur des valeurs qui préexistent. Rien d’étonnant dès lors à ce que les méthodes et les concepts utilisés dans l’entreprise n’aient aucune efficacité dans l’exercice un mandat électoral : quand on juge un chef d’entreprise à ses seuls résultats, on vote pour un politique qui incarne des valeurs et un projet collectif. En dehors de l’efficacité et de leur capacité à générer de la richesse qu’ont à proposer les entrepreneurs aux citoyens ? C’est en fait la seule question à laquelle sont tenus de répondre ceux qui rêvent de recevoir l’onction du suffrage universel. Et pour cela, il faut accepter d’abandonner un logiciel pour un autre. Pas évident, visiblement…

Franck Gintrand

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