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Oui, la grande distribution supprime des emplois

Paru le 3 décembre 2019 | dans Divers
Rédigé par Franck Gintrand

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LA GRANDE DISTRIBUTION NE CREE PAS D’EMPLOIS. ELLE EN DETRUIT. ET A BIEN DES EGARDS, IL N’Y A RIEN D’ETONNANT A CELA.

Histoire de convaincre les élus les plus hésitants, les porteurs de projet de grandes surfaces ou de zones commerciales ne lésinent pas sur les promesses d’emploi. Quitte à s’emballer un peu. Avant son abandon, Europacity avait promis 20 000 emplois avant de ramener ce chiffre à 17 500, dont 11 500 emplois pérennes.

Sur quels ratios les chiffres avancés par la grande distribution et les centres commerciaux sont-ils fondés ? Nul ne sait au juste. Ce qui explique des différences en matière d’engagement pour le moins étonnantes.  Ainsi les 40 000 m2 de l’Open de Saint-Genis-Pouilly à quelques kilomètres de Genève prévoient-ils 550 nouveaux emplois quand le Green Center de Claye-Souilly en Seine-et-Marne, pourtant sensiblement plus grand, envisage d’en créer seulement 330.

Qu’en est-il exactement ? Pour tenter de voir plus clair sur ce sujet central, trois paramètres doivent être pris en compte.

Un jeu à somme nulle

Premier paramètre : la canibalisation des clients des commerces existants. Par définition, une zone de chalandise n’est pas extensible à l’infini. Dans le commerce, ce n’est pas l’offre qui crée la demande mais bien l’inverse. Comme le soulignent avec bon sens Cristina Garcez et David Mangin, « une ouverture dans un marché saturé implique mathématiquement d’aller chercher le chiffre d’affaires là où il est, à savoir chez les concurrents. Les créations d’emplois de l’un sont les pertes d’emplois de l’autre ». Autrement dit, à l’inverse du secteur productif, le développement des grandes surfaces participe de l’économie présentielle (fondé sur la réponse aux besoins de la population locale) et consiste surtout pour Paul à déshabiller son voisin immédiat Pierre. Pourquoi pas, mais on voit mal comment une canibalisation pourrait déboucher sur une création nette d’emplois.

Des chiffres qui mélangent deux types d’emplois 

Deuxième paramètre :  la distinction entre emplois temporaires et emplois pérennes, ou plus exactement la confusion qui est entretenue entre ces deux types d’emplois. « Non à Val Tolosa », principale association d’opposition au projet, a même trouvé un exemple qui montre qu’en matière d’emplois il existe a minima un décalage entre les besoins liés au démarrage et ceux nécessaires au fonctionnement d’un équipement en vitesse de croisière. À Saint-Nazaire, Burger King avait promis 150 embauches en CDI pour son nouveau restaurant ; 130 ont été réalisées au moment de l’ouverture, à la n de l’année 2015. Un an plus tard, ils n’étaient plus que 70 à 80 collaborateurs, soit deux fois moins que prévu. Les résultats économiques ne sont pas en cause. Les équipes ont atteint l’objectif de servir plus de 1 500 clients par jour.

Un business model fondé sur des effectifs réduits

Troisième paramètre, sans doute le plus fondamental : le business model de la grande distribution. Celui-ci depuis l’origine est fondé sur des gains de productivité consistant à vendre plus de produits avec moins d’employés. Après une phase logiquement ascendante à la  fin du XIXe siècle, le commerce de détail n’a cessé de diminuer depuis les années 1930. La France comptait alors plus de 1,4 million d’établissements. Ils n’étaient plus que 1,2 million quarante ans plus tard, seulement 800 000 au début des années 2000, moins de 780 000 aujourd’hui. En 80 ans, le nombre de commerces a par conséquent diminué de plus de 40 % alors que la population française augmentait dans le même temps de plus de 55 %. Impossible de ne pas lire dans ces chiffres l’effet d’une extraordinaire concentration du commerce au bénéfice ce de la grande distribution.

Trois emplois détruit pour un créé

Le chiffre le plus couramment avancé est de trois emplois détruits dans le commerce traditionnel pour un emploi créé en grande surface. Ce chiffre est globalement accrédité par une comparaison des CA/employé entre #supérette et #hypermarché. Alors qu’un employé de supérette génère en moyenne 120 000 euros de CA/ an, un employé d’hypermarché génère quant à lui entre 300 et 340 000 de CA/ an. Autrement dit, il faut, à CA équivalent, 2,5 à 2,8 fois moins de salariés dans la grande distribution que dans le petit commerce. Et c’est bien ce qui constitue l’atout concurrentiel majeur de la grande distribution par rapport à ses rivaux du commerce de proximité.

Arrêtons donc de parler de création d’emplois pour justifier les ouvertures de grandes surfaces : l’argument est parfaitement infondé.

Franck Gintrand

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