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Et vous, quelle est votre ville idéale ? Smart ou collaborative ?

Paru le 1 août 2017 | dans Expertises
Rédigé par Franck Gintrand

Dans des nouvelles métropoles dont le défi est de concilier transitions numérique, écologique, démographique, économique et démocratique, comment est-il possible de faire « smart » et « participatif » à la fois ?

A l’heure où jamais autant de colloques n’ont été organisés sur la ville de demain, les concepts de « smart city » et de « ville collaborative » s’entremêlent au point de ne faire qu’un. A tort. Car ces deux notions n’ont ni les mêmes origines, ni les mêmes objectifs. Elles sont même radicalement différentes. La smart city, inventée par des entreprises, s’inscrit dans une logique de marché et s’intéresse aux consommateurs que nous sommes quand la « ville collaborative », animée par un idéal citoyen, repose sur l’implication de chacun et une vision politique de l’avenir. On peut bien sûr rêver des deux mais il n’est pas sûr qu’elles soient si compatibles que cela…

Concept marketing versus idéal citoyen

Le concept de smart city – que l’on peut définir comme la ville où la technologie rend la vie des habitants plus simple, plus pratique et plus économe en ressources financières et naturelles grâce à une gestion optimisée des données numériques –  n’est pas né de l’esprit d’un urbaniste visionnaire ou d’un chercheur en nouvelles technologies. C’est aux services marketing de Cisco, de Siemens, et surtout d’IBM, tous à la recherche de nouveaux débouchés pour leurs technologies, que l’on doit l’émergence de cette idée. Le terme est consacré en 2008 lorsque le PDG d’IBM lance la campagne mondiale « Smarter Planet », qui se traduit en 2010 par la collaboration gracieuse de consultants de la compagnie auprès de plus de 2000 villes pour la conception de solutions technologiques répondant aux besoins urbains.

Depuis, toutes les grandes entreprises se sont ruées vers l’or, chacune souhaitant devenir le leader d’un marché colossal estimé à 19 000 milliards de dollars d’ici 2022, dont 182,6 en France, troisième eldorado juste derrière les Etats-Unis et la Chine. Avant d’être un enjeu de politique publique, la Smart city est donc avant tout une problématique économique.

La ville collaborative, s’inscrit elle dans une logique très différente. Ville co-produite par ses habitants, ville participative, lieu de nouvelles sociabilités, la ville collaborative en tant que concept est d’abord le fruit d’initiatives citoyennes. Elle fait suite aux réflexions sur la démocratie participative et la nécessité d’impliquer davantage des citoyens démobilisés en leur offrant de nouveaux moyens d’expressions et d’actions publiques. Des projets tels que « Ville en transition » ou « Villes en bien commun » illustrent ce que pourraient être des villes collaboratives.

Né en 2006 dans la ville de Tornes au Royaume-Uni et regroupant aujourd’hui plus de 500 villes, le mouvement « Ville en transition » vise à inciter les communautés d’habitants, associations, entreprises et pouvoirs locaux à inventer des solutions pour l’après pétrole en prenant en compte les spécificités de leurs territoires. Apolitique, ce mouvement  est à l’origine de la création dans différents pays de monnaies locales complémentaires et/ou de système d’échange non monétaires permettant de palier à la crise économique  mais aussi aux inégalités de ressources. En France, Grenoble, Toulouse, Boulogne-sur-Mer, Chambéry mais aussi le département d’Ille et Vilaine et le Tarn et Garonne participent au mouvement. Des expériences similaires ont lieu en Allemagne, en Suisse et aux Etats-Unis.

Autre concept d’échange alternatif en expansion, celui des « give box » à l’origine berlinois, destiné à favoriser des formes d’échanges non monétaires. Se présentant comme une véritable alternative au consumérisme et une réponse à la pauvreté, ces « give box »  présentes dans plusieurs grandes villes de France dont Paris, Lyon et Nantes, permettent aux habitants d’un quartier de troquer, récupérer ou déposer librement des objets de deuxième main. Plus récemment encore, l’association « Forum Eco Cité » a publié un « Manifeste citoyen pour une ville collaborative » appelant les Français « à dépasser le statut d’usagers pour devenir co-auteurs de l’aménagement des espaces publics, de leur gestion et de leur entretien. »

Objectifs consuméristes versus finalité participative

Pour décrire la smart city, la chercheuse Valerie Peugeot reprenant Daniel Kaplan parle à juste titre d’ « une ville servicielle, c’est-à-dire une ville qui se consomme plus qu’elle ne s’habite.» La smart city implique par son fonctionnement même une absence d’échanges entre utilisateurs, ces derniers devant se contenter de fournir individuellement des données qui seront ensuite automatiquement optimisées par des algorithmes. A titre d’exemple, la ville de Nantes considérée là encore comme une ville pionnière en matière d’innovation technique et numérique au service d’une collaboration citoyenne élargie, témoigne d’expériences qui ont recueilli plus où moins de succès.

Ainsi le service des « e-démarches » offre la possibilité de gérer ses démarches administratives directement en ligne (factures d’eau, inscription sur les réseaux de ramassage scolaire etc.) et bientôt sur son smart phone où sa tablette. Autre « smartservice », « Nantes dans ma poche » est une application personnalisable comprenant une quinzaine de services en temps réels (trafics, transports, parking etc.) dont le service « voie publique » qui permet aux usagers, toujours en temps réel, de signaler tous les problème de voierie ou d’éclairage directement au service de la Ville.

Bon élève en matière de transitions, Nantes a en projet la réalisation de deux outils de contrôle énergétique « intelligents ». L’un d’eux consiste à créer un « Datalab » métropolitain qui dispenserait à qui le demande un compte rendu instantanée de la consommation d’énergie et d’eau sur le territoire, les habitants de la ville pourraient ainsi auto gérer leur consommation foyer par foyer mais aussi quartier par quartier. L’autre concerne la construction d’un réseau de capteurs destinés à mesurer la pollution dans l’air, le taux d’humidité dans les sols etc., permettant ainsi aux services de la Ville par exemple, d’optimiser l’entretien des espaces verts.

Sur le terrain non plus de la smart City mais de la ville collaborative, « Nantesco » qui vise à favoriser l’initiative citoyenne en permettant aux citoyens de découvrir les projets et actualités de leurs quartiers, de participer aux débats, d’émettre des suggestions et d’échanger entre eux par le biais d’un forum participatif accessible à tous- fait moins recette. En témoigne le nombre de téléchargements des applications : 140 000 téléchargements depuis 2011 pour « e-démarches », 18 000 visites et 850 comptes participatifs crées pour le jeune projet « Nantesco » qui n’a encore qu’une petite année à son actif.

Autre initiative collaborative : les « jardins partagés ». Cogérées par les habitants du quartier eux mêmes, ces jardins ont pour ambition de renforcer la cohésion sociale du quartier, de lutter contre l’isolement, de relocaliser la production et de raccourcir les circuits de distribution. Mais là encore, l’approche n’apporte pas les mêmes garanties de résultats que la technologie « smart city ». Parce qu’elle repose sur l’implication personnelle, elle comporte une forte dose d’incertitude. A Saillans un village de 1300 habitants de la Drôme, une liste «collégiale et participative» qui a remporté les élections municipales contre le maire sortant en promettant un système de démocratie participative le constate déjà. S’ils ont bien mis en place de nouvelles instances de décisions ouvertes à tout le monde, les Saillansons constatent la complexité d’une démocratie totale.

Dans une  interview accordée à Paris-Match en 2016, l’élue en charge des finances fait part des contradictions inévitables entre démocratie participative et démocratie représentative : « le problème de la démocratie participative, c’est que les gens pensent qu’ils vont tout choisir. Mais on fonctionne avec la majorité. Certains projets d’initiatives populaires sont abandonnés, du coup certains sont frustrés » De son côté, l’ancien maire ne mâche pas ses mots pour dire ce qu’il pense de la nouvelle équipe et de sa gestion collaborative : «  On a été victime de la mobilisation des babas cool. Depuis, il ne se passe rien. Les choses n’avancent pas et on retrouve toujours les mêmes dans les réunions de travail où c’est le dernier qui a parlé qui remporte l’adhésion. Ils se vantent que toute la population est maire alors que c’est juste un groupuscule.»

Logique de marché versus logique politique

Ainsi, la capacité de la Ville collaborative à créer du lien social ne disqualifie pas totalement le concept de Smart city, basé sur une recherche d’efficience. De la voiture jusqu’à l’électricité, la technologie a toujours joué un rôle central en matière de transformation urbaine. Seulement, est-ce le rôle des responsables politiques de porter et promouvoir des politiques « smart » ? Déjà certains s’inquiètent de voir le public prendre en charge des investissements qui devraient être assumés par le privé, voire qui sont déjà développés par le marché qui ne manque pas d’idées.

C’est le cas de Youngo, société de transport privé-dont toute la flotte est électrique- qui propose aux jeunes entre 18 et 25 ans un service de transport professionnel du mercredi au dimanche de 22h à 6h afin d’éviter la conduite en état d’ébriété de jeunes tributaires du service public de transport. Particularité: la course dans Paris est au tarif unique de 9,99€ sous forme de crédit rechargeable sur son compte Youngo, via l’application mobile ou le site. Autre initiative du géant Uber cette fois ci, le Uber Pool, service parisien uniquement qui permet à l’utilisateur de voyager en compagnie d’autres usagers qui vont dans la même direction que lui ce qui permet une réduction des coûts pour les utilisateurs mais aussi une réduction du nombre de voiture en circulation.

Dans le domaine du co-voiturage, des sociétés privées comme ZipCar, StreetCar, GoGet, MobiZen etc. ont contribué à le démocratiser en rendant son accès facile sur internet. Les villes également proposent des  services de partage : Lilas à Lille, Autopi en Lorraine, MobiLib à Toulouse, AutoLib à Paris, Bluecub à Bordeaux. Ces initiatives peuvent également venir de groupes de particuliers, c’est le cas de Citiz à Bordeaux, entreprise de location de voiture entre particuliers, à l’heure, à la journée où plus.

Platon dans son dialogue Protagoras rappelait déjà que les individus et groupes rassemblées au sein de villes finissent toujours par se léser réciproquement en l’absence d’art politique. C’est pour cette raison précise que Zeus envoya Hermès pour « unir les cités par des principes d’ordre et des liens d’amitiés ». Ainsi, depuis le fondement de la démocratie, la fonction première du politique est de permettre à des individus aux intérêts et convictions souvent divergents d’échanger, de tisser des liens et de s’entendre pour aboutir à des décisions collectives partagées. Une fonction que la technologie ne pourra jamais assurer.

A l’heure où les sociétés modernes souffrent de phénomènes de ghettoïsation sociale et communautaire, il semble donc plus que jamais nécessaire que les responsables politiques fassent du maintien de liens sociaux une priorité. Et cela également sur le plan budgétaire. Investir dans des conseils de quartiers semble peut-être moins immédiatement utile qu’un tableau de bord numérique, mais, à terme, il répond à un besoin fondamental des citoyens : participer à la vie de la Cité.

Lorsqu’ils expriment spontanément leur vision de la « Ville idéale » les Français la décrivent comme un lieu « convivial », de « dimension humaine », où « les gens se disent bonjour ». Ce qui est d’abord attendu d’une ville, ce sont des relations humaines de qualité, des interactions, un sentiment d’appartenance. Cela ne signifie pas que la modernisation des services via la technologie n’est pas nécessaire. Mais elle n’a vocation qu’à répondre à des attentes consuméristes, donc éphémères, sachant que, dans bien des cas, la sphère privée peut s’en charger. Aux politiques de créer de la valeur ajoutée sociale et citoyenne à partir d’échanges et coopérations de proximité. Un art ô combien difficile mais n’est ce pas ce que les Français attendent prioritairement de leur réprésentants ?

Franck Gintrand

Revue de presse

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