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Agriculteurs : de la lutte syndicale à la reconquête politique – Le Cercle Les Echos – 19/07/2013

Paru le 21 juillet 2013 | dans Politique
Rédigé par Franck Gintrand

Confrontés à la montée des préoccupations environnementales et au risque de divorce définitif avec l’opinion publique, les agriculteurs sauront-ils saisir l’opportunité des élections municipales de 2014 pour passer d’une logique purement syndicale à une reconquête politique ?

En septembre 2008, le journal Toulousain la Dépêche relayait l’intervention spontanée d’une quarantaine d’agriculteurs en colère, introduits de force dans la salle du conseil municipal de la commune de Bouloc pour s’insurger contre la signature d’un PLU qui leur aurait été défavorable.

Cette intervention « coup de poing » fait écho à des opérations similaires de niveau national, comme le blocage du pont Alexandre III par des céréaliers opposés à la politique du gouvernement le 10 juillet dernier, et illustre la difficulté croissante que peuvent avoir les agriculteurs à peser sur les procédures de décision politique classique. Avec un effectif en réduction constante et un retrait progressif de la vie politique locale comme nationale, le monde agricole perd progressivement de son influence et peine à infléchir en sa faveur l’élaboration des politiques publiques et à s’opposer à la multiplication des normes contraignantes le concernant. À termes, les actions de lobbying n’y changeront rien et, dans un pays de plus en plus acquis à la cause environnementale, les agriculteurs risquent de devenir définitivement inaudibles.

Les limites de l’évènementiel, de la négociation et du lobbying

Bien sûr le monde agricole a conscience de ce risque de divorce avec l’opinion publique et d’isolement complet de la conduite des affaires du pays. À ce titre, plusieurs stratégies ont été engagées pour lutter contre ce processus et constituent des étapes indispensables vers la reconquête de l’influence et du pouvoir.

Il s’agit premièrement de séduire les Français à l’occasion du salon de l’agriculture. Cette grande messe annuelle est l’occasion de relayer une image révolue, mais attendue par l’opinion, d’une agriculture champêtre et naturelle, sans technologie et sans mondialisation. Cette stratégie d’image permet de maintenir un lien affectif avec une population aux origines paysannes de plus en plus lointaines, mais entretient un malentendu durable, car elle ne rend pas compte de la réalité d’une profession beaucoup plus moderne et complexe qu’elle n’y paraît.

Les agriculteurs mènent également une stratégie de négociation par l’évolution de leurs pratiques et la démonstration des efforts qu’ils réalisent pour répondre aux problèmes soulevés par les écologistes. Ce sont les Instituts Techniques Agricoles, organismes financés par les agriculteurs, qui conduisent les travaux de recherche appliquée qui permettront d’allier compétitivité de l’agriculture française et respect des attentes sociétales exprimées par les Français, notamment sur le plan environnemental. Si cette stratégie d’ouverture marquée par le dialogue est tout à l’honneur des agriculteurs, elle entraîne in fine le risque d’une création de normes toujours plus contraignantes pour l’activité agricole face à la pression constante des écologistes.

Enfin, les agriculteurs pratiquent un lobbying discret, ou spectaculaire selon les circonstances, pour faire entendre leurs arguments auprès des politiques et notamment à l’occasion des transpositions de directives européennes. Si cette stratégie de relations publiques classique peut s’avérer efficace au coup par coup, elle pèse finalement peu pour les politiques face au fait majoritaire dont les agriculteurs sont aujourd’hui mécaniquement exclus.

Réinvestir le champ politique pour éviter un divorce définitif avec la société

Chacune de ces stratégies se défend et a permis d’une certaine manière d’éviter la coupure définitive avec l’opinion publique et les autorités politiques. Il s’agit pourtant désormais d’aller plus loin dans cet effort de reconquête et de réinvestir le champ politique classique, aujourd’hui largement délaissé par les agriculteurs.

Souvent considéré comme incompatible avec un engagement syndical qui se veut en dehors des partis, l’engagement politique de terrain constitue en réalité le seul moyen de passer du statut de contre pouvoir propre aux ONG et mal adapté aux logiques agricoles, à celui de pouvoir à part entière, composante incontournable des forces dirigeantes du pays. Il s’agit bien de peser sur les décisions par la force du nombre et non plus seulement d’être consulté pour les formes. Il s’agit d’acquérir la légitimité issue de la représentation pour promouvoir une vision politique et économique globale et non plus seulement défendre un secteur et des acteurs particuliers. Il s’agit finalement de suivre la voie tracée par les « verts », qui ont réussi en devenant une force politique incontournable élection après élection, à dépasser des revendications purement écologiques, à porter un projet de société global et à accéder à des responsabilités politiques qui ne se limitent pas à l’environnement. Il s’agit de devenir une force politique à part entière.

C’est une longue marche pour le monde agricole et il faudra faire preuve de patience avant d’en récolter les fruits. Elle commence avec les municipales de mars 2014, mais passe également par une présence plus importante au Sénat, à l’Assemblée et au Parlement européen. Pour rappel, à ce jour seulement 5 % des agriculteurs sont des conseillers municipaux. Une faiblesse de représentation d’autant plus préjudiciable dans les communes rurales au territoire à 50 % agricole et dans lesquelles les néoruraux fraichement débarqués des villes et investis dans les conseils municipaux restent largement étrangers aux préoccupations agricoles. En 2008, c’est certainement cette sous-représentation chronique qui avait conduit les agriculteurs du village de Bouloc à intervenir désespérément pour s’opposer à la signature du PLU municipal…

À ce titre les élections municipales de mars 2014 constituent une formidable opportunité de reconstituer des racines politiques solides et de peser ainsi durablement sur les affaires locales puis nationales et européennes. Les syndicats professionnels doivent inciter et encourager les agriculteurs à intégrer les listes de leurs communes. C’est uniquement par cet effort d’ouverture et de participation à la vie politique que les agriculteurs parviendront à se faire comprendre d’une société aujourd’hui de plus en plus éloignée de leurs problématiques. Reste maintenant à convaincre les agriculteurs qu’il devient urgent non plus de parler politique, mais de s’y investir. Même critiquée, voire rejetée, la politique reste encore le meilleur moyen de prendre son destin en main.

Franck Gintrand

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