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Ou en est la pensée critique ? Au sujet de « Qui pense quoi » d’André Guigot

Paru le 31 mai 2013 | dans Expertises
Rédigé par Franck Gintrand

Qui sont les penseurs d’aujourd’hui ? A quel courant se rattachent-ils ? Comment voient-ils le féminisme, le devenir du monde, de la politique, de l’art, la « conscience » ou encore le propre de l’animal et de l’homme ? Et d’abord qu’est-ce que la vie ?

« La réévaluation d’une joie compatible avec la résistance au présent n’est pas une mince affaire ». Voilà énoncé en quelques mots l’objectif affiché d’André Guigot. Pour l’auteur de Qui pense quoi ?, docteur en philosophie et enseignant à l’université de Nantes, le pire ennemi de la philosophie – et donc de l’homme libre – réside dans le réalisme, le fatalisme, la résignation, la soumission. Son livre est donc de parti pris. Il ne s’en cache pas. Au contraire, ce spécialiste de Sartre l’assume et le revendique : il n’aime ni les philosophes analytiques anglo-saxons (ce qui est dommage), ni BHL (ce qui est plus convenu), sans doute parce qu’aucun, à ses yeux, ne mérite d’être considéré comme un penseur. André Comte-Sponville, à peine mentionné, se voit aussitôt rangé dans la rubrique des grandes figures médiatiques françaises.Michel Onfray, « grand dézingeur » devant l’éternel, en guerre contre toutes les figures établies, y compris au nom d’une logique – très contestable - qui voudrait que la valeur des oeuvres dépende étroitement de la moralité de leurs auteurs, est présenté comme le porte drapeau d’un « matérialisme hédoniste » dont André Guigot s’étonne qu’il soit si « hargneux » et si peu heureux.

Rien de commun, en apparence, avec Luc Ferry, « extrême centriste » et « stoïcien libéral », brillant professeur mais trop convaincu de l’impuissance de la pensée à changer le cours des choses pour être plus qu’un fin connaisseur des grands philosophes, ce qui n’est déjà pas si mal. Il est loin d’être le seul. « Guetteur sémaphorique de la pensée » (André Guigot a le sens de l’humour et de la formule), Alain Finkielkraut, auteur de La défaite de la pensée, est posé en pourfendeur de toutes les utopies et de tous les « penseurs batisseurs de cathédrales métaphysiques », Alain Badiou en tête. Pour André Guigot, aucun de ces philosophes n’a en fait réussi – ni même cherché – à inventer de nouveaux concepts, de nouvelles idées.

Au contraire, tous ont mis leur énergie au service d’une déconstruction généralisée des utopies et d’une dénonciation par principe de tous les grands systèmes. Guidé par l’idée du bonheur individuel, ces penseurs ont ramené la philosophie à une nouvelle forme de morale ou de développement personnel, basée sur des valeurs sûres comme l’amour ou la famille, à la fois plus acceptables et plus accessibles. Mais où sont les penseurs d’un autre monde ? Et que proposent-ils ? En fait, c’est à ce stade que tout se complique. Assimilant le réalisme à la résignation, André Guigot peine pourtant à dessiner d’autres voies que l’acceptation du monde tel qu’il est. Bien sûr, il s’attarde sur les frondeurs les plus connus du moment mais ne nous éclaire pas vraiment sur leur pensée. L’ouvrage touche ici sa limite. Mais l’ambition mérite d’autant plus l’intérêt qu’elle reste à ce jour un exemple isolé.

Franck Gintrand

Qui pense quoi ? – André Guigot

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