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Le « petit blanc » de Christophe Guilluy. Au sujet de « Fractures françaises »

Paru le 31 mai 2013 | dans Notes critiques
Rédigé par Franck Gintrand

En substituant la question culturelle à la question sociale, le débat politique et médiatique menace d’ébranler définitivement le modèle républicain fondé sur l’égalité des individus et le rejet des communautarismes. Mais comment en est-on arrivé là ? Retour sur un livre placé sous les feux de l’actualité par l’élection présidentielle un an après sa parution.

C’était en 2011. Terra Nova, un think tank de centre gauche, proche de DSK et de la revue Esprit, crée  un très gros malaise dans les rangs du PS. Dans un essai intitulé « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012″, Olivier Ferrand et Romain Prudent, respectivement Président et secrétaire général de Terra Nova, conseillent au futur candidat de ne pas courir après le vote ouvrier mais de mobiliser un électorat qualifié de « progressiste ». Ce nouvel électorat est plus jeune, plus féminin, plus divers, plus diplômé, mais aussi plus urbain et moins catholique que l’électorat historique de gauche. Contrairement à l’électorat populaire coalisé par les enjeux socioéconomiques, cette « France de demain » est avant tout « unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes : elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive ».

Pour le président de Terra Nova, la gauche n’a en réalité pas le choix : « les classes populaires (ouvriers, employés) votaient hier massivement à gauche : 72% pour les ouvriers, au second tour de l’élection présidentielle de 1981. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les classes populaires sont désormais divisées sur les valeurs. » A droite, l’UMP accuse aussitôt les socialistes d’abandonner les classes populaires. A gauche, le rapport Terra Nova remet sous les feux de l’actualité un ouvrage passé relativement apperçu au moment de sa sortie en 2010 : Fractures françaises.

Son auteur, Christophe Guilluy, y fait le même constat que Terra Nova mais avec un sérieux bémol : les catégories populaires n’ont pas  »abandonné » la gauche, elles ont été évacuées et effacées par les discours politiques et médiatiques dominants. Cette « classe ouvrière », autrefois présentée par la gauche comme le moteur de la révolution, est sortie de l’histoire. Par la petite porte, sans bruit, sans avis de décès. Cet « effacement » date des années 80. A cette époque, les émeutes urbaines (de Vaux-en-Velin et Villiers le Bel, notamment) placent les jeunes issus de l’immigration sous les feux de l’actualité. Les banlieues deviennent alors un objet de consensus, l’alpha et l’oméga d’une politique de la ville censée corrigée les effets criminogènes d’un urbanisme précipité et mal pensé.

Pourtant, rappelle Christophe Guilluy, si cette réalité dominée par la coexistence des bobos et des immigrés est bien caractéristique des grandes métropoles, elle est loin de catériser la France dans son ensemble. Non seulement les « quartiers difficiles » ne représentent que 7 à 8% de la population française mais les immigrés sont loin d’avoir remplacé les catégories populaires. De leur côté, les ouvriers, en grande majorité non immigrés, continuent de représenter un quart de la population active. Si leur déclin relatif est incontestable, il a été intégralement compensé par l’augmentation du nombre d’employés.

Loin des métropoles qui nourrissent l’actualité et le débat politique, ces ménages les plus modestes se sont exilés dans en lointaine banlieue et à la campagne, loin des cités. Ils préfèrent aujourd’hui se rattacher à la classe moyenne plutôt qu’aux classes populaires, non parce qu’ils s’estiment en phase d’ascension sociale, mais parce qu’ils cherchent avant tout à se distinguer des immigrés. La prédominance de cette fracture ethnoculturelle sur la fracture sociale n’est pas seulement fausse. Elle biaise les termes du débat actuel. La représentation d’une société divisée entre des couches supérieures et majoritairement blanches et des couches populaires et majoritairement issues de l’immigration accorde une importance disproportionnée à la question des minorités et de la classe moyenne. Elle ignore les classes populaires à moins qu’elle assimile les ménages les plus modestes à des beaufs et des électeurs du FN. Elle valorise a contrario la mobilité, la diversité et l’ouverture sur le monde qui angoissent les catégories populaires. Elle enferme les minorités visibles dans un statut d’exclus en ignorant l’émergence d’une petite bourgeoisie issue des minorités.

Franck Gintrand

En savoir plus avec Bouillaud’s Weblog – bloc-notes d’un politiste et un article de Libération

Fractures françaises - Christophe Guilluy

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