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La satire politique face à l’extension généralisée du rire. Réflexion au sujet des « Billets durs » de Christophe Conte – Agoravox – 01/06/2013

Paru le 30 mai 2013 | dans Médias
Rédigé par Franck Gintrand

Les « Billets durs » de Christophe Conte des Inrocks prennent pour cible chaque semaine une personnalité au comportement agaçant, voire révoltant. La charge est cinglante, le style brillant, la critique réjouissante. Mais est-ce vraiment si méchant ? En réalité, pas vraiment.

Les billets durs sont aux Inrocks ce que Le Petit journal est à Canal+ : un moment grinçant pour les puissants. Le tout est amusant, parfois même très bien vu, mais la dénonciation moqueuse du pouvoir est-elle si redoutable ? La question qui se pose pour Le Petit journal vaut pour la chronique de Christophe Conte. Voire même un peu plus. Car l’écrit n’a pas la cruauté immédiate de l’image saisie à l’insu du puissant. Faute d’occasionner un choc, les mots doivent révéler la réalité sous un angle inattendu, cruellement drôle parce que étonnament juste. Or sur ce point, pourtant décisif, Christophe Conte se révèle souvent décevant.

Stéréotypes à la pelle

Loin de nous déstabiliser, les « billets durs » ne disent rien que l’on pense déjà savoir. Les artistes ont le coeur à gauche et le portefeuille à droite, les fachos disent tout haut ce que les cons pensent tout bas, les journalistes se montrent retors avec les faibles et filent doux avec les forts, des politiques se rallient au vainqueur sous des motifs auxquels personne ne croit tandis que des élus de droite agitent fébrilement la menace « socialo-communiste »… Les personnalités sont telles que les décrivent les guignols de l’info ou telles qu’ils pourraient les décrire. A la fois ridicules, pathétiques et parfaitement prévisibles. BHL s’enlise dans son rêve d’artiste incompris, Attali a un avis sur tout et n’importe quoi, Christine Boutain est une folle haineuses, Bernard Tapie un opportuniste, Morano et Morandini sont vulgaires, Mylène Farmer a deux de QI, Véronique Genest et Jean-Michel Larqué à peine plus.

Indifférence de la cible

Contraint par un espace-temps limité à quelques caractères hebdomaires, Christophe Conte ne fait pas dans la finesse. Il grossit le trait pour être sûr de ne pas rater sa cible. Au final, rien qui justifie de fouetter un chat. Nos peoples en ont vu d’autres.  Ils ont surtout compris que le pire consisterait à réagir et d’apparaître comme vexé, blessé ou, pire encore, comme de mauvais coucheur. Bien sûr, Christophe Conte nous l’assure : ces chroniques font mal. Pascal Obispo et Mathieu  Kassowitz n’ont pas apprécié et l’ont fait savoir. D’autres, plus « sournois », se sont plaints en haut lieu. Qui ? Mystère. Enfin, non, aucun mystère. Simple figure de style destinée à attester de l’efficacité des fameux billets. Maigre bilan en réalité si la portée d’une chronique satirique se mesure aux réactions qu’elle suscite.

Quand même les victimes se mettent à rire

Tout le problème de la satire est qu’elle s’exerce le plus souvent sur des cibles faciles et évidentes. Que dire sur Marine Le Pen qui n’ait jamais été dit ? Sur Bernard Tapie ou BHL ? Et de leur côté, que n’ont-ils déjà entendu ? Le créneau de la satyre croule sous la concurrence. Et dans ce domaine,  Christophe Conte tire plus souvent après qu’avec et moins avec qu’avant ses confrères, des confrères plus connus, à défaut d’être plus talentueux. Mais le plus préoccupant c’est que la satire a perdu l’essentiel de sa capacité de dénonciation et de son pouvoir de dérision. Les traits d’esprit de Voltaire étaient redoutés. Les Guignols de l’info flinguaient sans piétié et visaient souvent plus justes que la presse elle-même. Aujourd’hui, l’humour tourne à vide. Les chroniqueurs rient. Le public rit. Les puissants rient. Parfois jaune, mais quand même. Comme pour attester la légèreté de la critique, de son absence de consistance et d’intérêt. Simple posture ? En partie seulement.

Mais où est passé le pouvoir ?

Pour retrouver ses lettres de noblesse, celles que lui ont données Rabelais, Condorcet ou Voltaire, la satire devrait tourner en dérision les hommes pour mieux s’attaquer aux systèmes et rire du ridicule des cas particuliers pour s’employer la puissance excessive des pouvoirs. L’attaque aurait plus d’impact, l’ambition plus de noblesse, le rire moins de légèreté et plus de gravité. Encore faudrait-il pour que la satire retrouve de cette force perdue que le pouvoir soit clairement identifié. Comment prétendre que les politiques sont des « guignols » et continuer d’en faire une cible prioritaire comme si de rien n’était ? Et comment dénoncer un pouvoir économique dont l’existence est largement reconnue si ce pouvoir ne s’incarne dans aucune figure connue de tous ? Toute la crise du rire est là : quand le pouvoir se montre il n’y est peut-être pas mais quand on ne le voie pas il est sûrement là. Difficile de rire face à un tel constat. Mais le rire ne serait-il pas  lui-même le paravant du pouvoir ?

Franck Gintrand

Pour se faire une idée le billet dur adressé à Jean-François Copé

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Billets durs – Christophe Conte

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