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Revues intellectuelles de droite et de centre gauche : à l’heure de crise

Paru le 27 janvier 2013 | dans Sciences humaines
Rédigé par Franck Gintrand

En cours de rédaction.

Depuis l’origine, les revues de sciences sociales sont restées une affaire de spécialistes. Elles le restent encore largement. Mais le paysage change. Aujourd’hui, de nouveaux titres apparaissent avec l’ambition de développer un ton nouveau et plus grand public. Cette première édition de la Revue des revue fait le point sur les incontournables et les titres prometteurs, les promesses non tenues comme les échecs avérés.

La petite dernière

Après Esprit fondée par un philosophe, Le Débat par un historien et Commentaires par un sociologue, une nouvelle revue est cette fois-ci lancée par un journaliste, Michel Taubmann. L’occasion d’imposer un ton nouveau, moins convenu, mais tout aussi rigoureux ? Si la volonté est là, le résultat n’est, en tout cas pour l’instant, pas foncièrement convaincant.

Building : une tentative de renouvellement sans intérêt

Editeur : Armand Collin – Création : Février 2012 – Périodicité : mensuelle – Diffusion : NC – Prix : 11,90 euros – Site : le site de l’éditeur

Repère : La revue est dirigée par Michel Taubmann, auteur d’une biographie de DSK, Le roman vrai de Dominique Strauss-Kahn, créateur du Club de l’Oratoire puis de sa revue associée, Le meilleur des mondes.

Distribution : en librairie.

De quoi ça parle ? société, politique, culture, international.

Comité de rédaction : une dizaine de membres, Baki Youssoufou, Emmanuelle Raimondi, Norbert Bellaiche, Herade Feist, Bruno Tertrais, Aurélien Dumont, Marc Solal, Bertrand Lebeau, Florence Taubmann.

Ambition : A l’inverse de ses aînées, la petite dernière ne cache pas ses convictions politiques en se réclamant de la droite modérée teintée d’anti-libéralisme : « Building ne croit pas qu’il faut « changer le monde », cette chimère a causé trop de tragédies au XXe siècle. Il faut le transformer, l’améliorer, le réparer. Et cela représente en soi déjà une belle utopie. » Comment ? En « luttant contre le pessimisme ambiant » et en « construisant le lien social de demain ». Ni plus, ni moins.

Objectif atteint ? Pas vraiment. Aucun article du premier numéro n’aborde la question du lien social. Tout au plus peut-on rattacher à cette ambition – et c’est un peu tiré par les cheveux - le parcours et le combat syndical d’un étudiant originaire du Niger (par ailleurs membre du comité de rédaction). Pour le reste, rien qui s’apparente de près ou de loin à des articles de sociologie d’un nouveau genre. Building traite des mêmes sujets que n’importe quel magazine (la présidentielle, les révolutions arabes), donne la parole à des experts ou des intellectuels bien connus des plateaux télé (Elie Cohen, Pascal Perrineau, Pascal Bruckner ou encore Claude Allègre). Seuls des articles sur les ravages du libéralisme sexuel et de la transparence témoignent des centres d’intérêt du directeur de la publication. Mais de là à justifier une nouvelle revue, c’est un peu court…

Ce qui est intéressant : pas grand chose.

Ce qui est décevant : pas grand chose, non plus.

Pour résumer : un concept intéressant. Un résultat affligeant.

Note : 1/5

A lire sur cette revue : l’article de nonfiction.fr et celui de slate.fr

Les revues référentes

Le cercle des revues intellectuelles et généraliste est dominé depuis les années 80 par trois titres prestigieux : Esprit fondée Emmanuel Mounier, Le Débat par Pierre Nora et Commentaires par Raymond Aron. Mais trente ans après les signes de l’essouflement sont bien perceptibles. Après s’être endormies sur leur réputation, ces revues vont devoir se réveiller et montrer qu’elles ont encore une utilité…

Esprit : encore là sans trop savoir pourquoi

Editeur : Transfaire – Création : 1932 – Périodicité : mensuelle – Diffusion : 10 000 exemplaires (source wikipedia) – Prix : 20 euros – Article : wikipedia Site : esprit.presse.fr - Le dernier numéro sur journaux.fr

Repère : Fondée par Emmanuel Mounier, résistant et partisan du rapprochement franco-allemand, puis par Jean-Marie Domenach, à la fois proche de Foucault Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, la revue incarne un centrisme de bon loi tenant à la fois de la seconde gauche et des démocrates sociaux.

De quoi ça parle ? Du lien entre Dieu et les hommes, entre les hommes eux-mêmes, entre les hommes et la nature…

Ambition : « Décrypter les évolutions actuelle de la politique, de la société et de la culture, en France et dans le monde », Esprit se veut une revue à mi-chemin de la « culture médiatique » et des « études savantes ». Une ambition qui n’a, en soi, rien de très original.

Objectif atteint ? L’intention est là, toujours présente. Chaque mois, la revue titre sur les grandes questions politiques et sociales : le logement, la corruption, les marchés, le travail… Mais, dans les faits, les articles n’apportent ni le recul, ni la rigueur que l’on serait en droit d’attendre d’une revue intellectuelle. Ce n’est évidemment pas le café du commerce, mais Esprit se situe quelque part à Paris, dans le 3e arrondissement (siège de la revue) ou, mieux, sur une terrasse de Saint-Germain-des-Près. Moins d’une dizaine de personnes, directeur de la rédaction, rédacteur en chef et « conseillers de la direction », soliloquent et donnent leur avis à peu près sur tout : la culture de la « victimisation », les printemps arabes, le Grand Paris, les marchés financiers… Bien sûr, le revue propose aussi des articles sur des sujets pointus, rigoureux et solidement étayés. Mais c’est malheureusement l’exception plutôt que la règle. Se voulant un point d’équilibre entre la « culture médiatique » et les « études savantes », Esprit a, semble-t-il, finit par verser dans la revue d’un cercle humaniste en marge de son temps.

Ce qui est intéressant : une lecture centriste, voire chrétienne, du monde d’aujourd’hui même si l’aspect moralisateur prend souvent le pas sur l’analyse.

Ce qui est décevant : le décalage entre la réputation de la revue et la réalité de ce qu’elle est devenue.

Pour résumer : une histoire sur le déclin. Si l’Esprit est encore là, il ne reste plus grand chose d’autre.

Note : 1,5/5

A lire sur la revue : l’article de wikipedia

Commentaire : la revue libérale de la mondialisation

Editeur : société indépendante - Création : 1978 – Périodicité : trimestrielle – Diffusion : 6 000 exemplaires (source wikipedia) – Prix: 22 euros – Page wikipedia : oui Site : commentaire.fr – Le dernier numéro sur journaux.fr

Repère : la revue a été fondée par Raymond Aron.

Ambition : « Eclairer les lecteurs sur toutes les grandes questions contemporaines, et de défendre les principes qui doivent gouverner les sociétés libérales »; développer « une approche plus politique et plus internationale que Débat ou Esprit » (Jean-Claude Casanova).

Objectif atteint ?

Note : 3/5

A lire sur la revue : l’article de canalacademie.com

Le Débat

Editeur : Gallimard – Création : 1980 – Périodicité : bimestrielle –Diffusion : NC – Prix : – Page wikipedia : oui - Site : le-debat.gallimard.fr

Repère : la revue a été fondée par l’historien Pierre Nora.

Ambition : « lutter sur deux fronts, contre la réduction médiatique d’un côté, la spécialisation universitaire de l’autre » plus particulièrement dans trois domaines : l’histoire, la politique et la sociologie.

Objectif atteint ?

Note : 2,5/5

A lire sur la revue : l’article de nonfiction.fr

Les revues plus confidentielles

Etvdes : un micro marché de la pensée

Editeur : – Création : 1856 – Diffusion : 15000 ex (source : wikipedia) – Nombre d’abonnées : 12000 (source : Pierre de Charentenay, 2009) – Périodicité : mensuelle – Article : wikipidia Site revue-etudes.com

Repère : revue catholique de culture contemporaine, Etvdes est dirigée par des jésuites depuis ses origines.

De quoi ça parle : actualité politique et internationale, questions de société, questions philosophiques et théologiques.

Ambition : faire comprendre et partager « la manière dont les jésuites, l’Eglise, les chrétiens en général, regardent le monde d’aujourd’hui » (Pierre de Charentenay).

Objectif atteint ?

A lire sur la revue : l’article sur wikipedia et l’interview de Pierre de Charentenay surword-religion-watch.org

Revue des Deux mondes : toujours là

Editeur : – Création : 1929 – Diffusion : 8000 ex (source : wikipedia) – Nombre d’abonnées : 5000 (source : wikipedia) – Périodicité : mensuelle – Article : wikipedia - Siterevuedesdeuxmondes.fr

Repère : La Revue des deux Mondes est dirigée par Michel Crépu, critique littéraire au Masque et la plume et à Tout arrive et à L’Express.

De quoi ça parle ?  politique, économie, culture et  »beaux-arts »

Ambition : « Voir les mêmes principes diversement compris et appliqués en France et en Angleterre, au Brésil et en Allemagne, sur les bords de la Delaware et sur les rivages de la mer du Sud », bref comparer ce qui se fait en France et dans le reste du monde.

Pour résumer : la revue de l’honnête homme.

Note :

En conclusion

Quel rôle joue aujourd’hui les revues dans la compréhension du monde et le partage de cette compréhension ? Sont-elles « plus adaptées à la réflexion politique et critique que les livres », comme le soutenait récemment J.-C. Casanova ? A vouloir rester des revues indépendantes de tout courant politique tout en manifestant la volonté de conquérir un public plus large, ces revues ne présentent ni l’intérêt des magazines connectés sur l’actualité immédiate, ni la légitimité des revues universitaires (lire l’interview de J.-C. Casanova). Si l’échec n’est pas aussi manifeste pour toutes ces revues, le paysage a aujourd’hui perdu l’essentiel du prestige attaché à ses origines.

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