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Autopsie d’une défaite : dans la tête de Roselyne Bachelot

Paru le 20 juillet 2012 | dans Notes critiques
Rédigé par Franck Gintrand

Mémoires d’après campagne.

Deux mois après la défaite du président sortant, l’ex-ministre de Nicolas Sarkozy exerce son droit d’inventaire sur la campagne perdue.  Un livre qui lui vaut aujourd’hui d’être qualifiée de “résistante de la 25e heure” par Le Figaro. Peu importe. Roselyne Bachelot persiste et signe dans un interview récente à Marianne : ceux qui attaquent n’ont pas lu le livre. La preuve, dit-elle, “personne ne dit que ce que je raconte est faux”. Son analyse est-elle cohérente pour autant ? C’est moins sûr…

Pour Roselyne Bachelot, Nicolas Sarkozy s’est trompé de stratégie en choisissant un positionnement trop droitier. Une campagne différente, plus “humaniste, tolérante et progressiste”, lui aurait-elle permis de gagner à l’arrachée ou simplement de perdre avec les honneurs ? La présidentielle n’était-elle pas jouée avant même d’avoir commencé si, comme l’affirme l’ex-ministre, les affaires du Fouquet’s et de l’EPAD, le désamour pour Nicolas Sarkozy et la crise économique ont pesé lourdement dans le résultat final ? Roselyne Bachelot hésite, se contredit, mélange considérations stratégiques et convictions politiques.

D’explications en contradictions…

Que la campagne n’ait pas été assez “lisible”, on peut l’admettre même si l’auteur s’évertue paradoxalement à dénoncer son simplisme. Mais il est difficile d’imaginer que la défaite résulte simplement de “maladresses d’autant plus déplorables qu’elles étaient facilement évitables”. Difficile aussi de suivre Roselyne Bachelot lorsqu’elle affirme que la perception bipolaire de la société entre “travailleurs et profiteurs ne représente en rien la façon de penser ou d’agir de Nicolas Sarkozy” (sauf à expliquer ce discours par une absence totale de conviction) ou lorsqu’elle déplore des “simulacres de rencontres aseptisées” (sic) tout en admettant que le politique est condamné à pratiquer la langue de bois en raison du “retentissement disproportionné et injuste donné à la moindre erreur, au moindre oubli ou du moindre lapsus”.

Quelle stratégie alternative pour la campagne ?

Si on peine tant à suivre Roselyne Bachelot dans ses explications c’est sans doute parce qu’elle n’a aucune certitude sinon que la campagne, cette campagne-là était décidément bien compliquée – ce qui en soi n’a rien d’une révélation. Ne convient-elle pas au détour d’une page que Nicolas Sarkozy “se trouve dans une aporie. Il est assujetti à ce positionnement [droitier] pour pomper un réservoir de voix de citoyens que la mondialisation, l’Europe, la perte de l’identité culturelle, la baisse du pouvoir d’achat entre autres, angoissent. Seule la droitisation peut entraîner ces voix dans le giron de l’UMP”. On ne saurait être plus clair : pour espérer gagner, le président sortant n’avait pas d’autre choix. Partant de là, et contrairement à ce que soutient par ailleurs Roselyne Bachelot, l’erreur de stratégie sous l’influence déterminante d’un “groupe de conseillers et de ministres décomplexés” devient difficilement défendable. Nicolas Sarkozy n’avait en réalité pas d’autre stratégie possible. Il a mené sa campagne en connaissance de cause et tenu le cap jusqu’au bout. Envers et contre tous. Y compris contre les réticences d’une partie de son propre camp. 

Et puisque maintenant on peut tout dire…

Faute d’être convaincu ou éclairé par des explications brouillonnes et contradictoires, le lecteur retiendra surtout le goût doux et violent d’un témoignage désabusé. On le sait : Roselyne est entière. C’est sa marque de fabrique, celle qui a contribué à sa popularité, même si ce livre dévoile un aspect moins connu de sa personnalité. Non, Roselyne n’est pas toujours joviale, chaleureuse et sympathique. Elle sait aussi flinguer quand il le faut (ou quand elle le peut). La liste de ceux qu’elle juge bon de remettre à leur place est longue et le trait peut se révéler singulièrement cruel. François Bayrou ? Tout “simplement inutile”. Jean-Louis Borloo et Jean-Pierre Raffarin ? De “pseudo-alliés” (comprendre, des traitres). Laurent Wauquiez ? Un opportuniste. Rachida Dati et Rama Yade ? Des “enfants gâtés”. Jean-François Copé ? Un homme talentueux mais terriblement mesquin. Henri Guaino ? Intelligent mais tellement arrogant. Sans oublier, bien sûr, la “bête à trois têtes”, les “âmes noires” que furent pour Nicolas Sarkozy Patrick Buisson, Emmanuelle Mignon et Claude Guéant. Depuis, ceux-là ont eu le temps de dire tout le “bien” que le livre leur inspirait.

La susceptibilité froissée d’un politique blessé

Les autre, les chouchous et les « copines », apprécieront de figurer au tableau d’honneur de Roselyne Bachelot : François Fillon, NKM, Christine Lagarde, Valérie Pécresse… Reste Nicolas Sarkozy. Inclassable. Génial. Irritant. Forcément. Roselyne Bachelot lui reconnaît d’indéniables qualités dont celle qui consiste “à susciter le débat et la controverse autour d’idées puissantes et audibles”. Un peu trop même car cette capacité à cliver n’est pas sans inconvénient. En fait, tout le problème c’est, qu’aux yeux de son ex-ministre, Nicolas Sarkozy “n’a rien pour lui, sauf lui-même, et tout contre lui, dont lui même…” Un chouia excessif, peut-être. Mais le portrait de l’ancien président semble inspiré, à bien des égards, par un amour blessé et déçu. Roselyne Bachelot ne va-t-elle pas jusqu’à écrire dans les dernières pages : “Pourquoi alors que les femmes représentent 52% de l’électorat et que je bénéficie auprès des associations féministes d’un crédit incontestable, ne m’a-t-il jamais consulté sur un sujet aussi stratégique [celui de la campagne] ? Quel gachis !” Et si tout était dit dans ces quelques mots ? Rien n’est plus fort que la défaite sinon la susceptibilité froissée d’un politique blessé. Finalement, A feu et à sang est moins un livre d’analyse sur une campagne perdue qu’un témoignage sans fard sur l’humanité et la cruauté profonde de la politique. Ce n’est sans doute pas le moindre de ses mérites. C’est peut-être même le seul.

Franck Gintrand

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