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Présidentielles 2012 : le débat d’entre deux tours en 15 questions/réponses – Agoravox – 03/05/12

Paru le 2 mai 2012 | dans Présidentielles
Rédigé par Franck Gintrand

Le premier débat, entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, remonte à 1974.

Un candidat peut-il refuser de débattre ?

Oui et non. Le débat d’entre deux tours n’est pas une obligation mais une tradition. Institué en Suède dès les années 50 et aux Etats-Unis dans les années 60, le débat télévisé voit le jour en France en 1974. En 1981, François Mitterrand est à deux doigts de décliner l’invitation des chaînes. En 2002, Jacques Chirac  refuse d’affronter Jean-Marie Le Pen, sélectionné pour le second tour. Aujourd’hui que la tradition est établie, cette position n’est en réalité tenable que dans des circonstances exceptionnelles.

Pourrait-on envisager deux ou trois débats ?

A priori, oui. Dans les faits, non. Nicolas Sarkozy n’est pas le premier à demander plusieurs débats télévisés entre les deux tours. En 1981, Valéry Giscard d’Estaing en avait proposé deux à François Mitterrand : un sur la politique économique et sociale, l’autre sur la politique internationale. Une stratégie de challenger ? Pas seulement. VGE estimait, comme Nicolas Sarkozy aujourd’hui, que la télévision était sa meilleure arme pour rallier les indécis. Son objectif : réclamer deux débats pour en obtenir au moins un de son adversaire. Mais hier, comme aujourd’hui, ce genre de demande n’a aucune chance d’aboutir, le dérouelement de plusieurs débats n’étant pas dans l’intérêt du favori.

La réalisation est-elle encadrée ?

Oui, et plutôt deux fois qu’une. Dès 1974, le principe des caméras fixes (l’unique plan large proposant une vue de profil des candidats) est adopté. Le cahier des charges se précise et se renforce en 1981. François Mitterrand - qui garde un très mauvais souvenir du débat de 1974 - souhaite encadrer très fortement la réalisation. Aux dires de Serge Moati, l’équipe de François Mitterrand propose « 21 règles » (dont le détail reste aujourd’hui un mystère) que l’équipe de VGE accepte en bloc. Toujours selon Serge Moati, la principale règle concerne l’interdiction des « plans de coupe » pendant que l’adversaire parle (encore une leçon tirée par F. Mitterrand de son pemier débat) : le réalisateur doit filmer à tout instant la personne qui a la parole. Depuis 1988, chaque face-à-face présidentiel donne lieu à un check up complet des options de réalisation, qui se déroule désormais sous la houlette du CSA, arbitre en cas de conflit.

La durée est-elle formatée ?

En grande partie, oui. En 1974, le premier débat dure 102 minutes. Les suivants tournent autour de 130 minutes, sachant que, par rapport au temps prévu, une prolongation a semble-t-il été négociée avec les équipes des candidats au moins dans deux cas.

Le réalisateur est-il contrôlé ?

Oui. D’abord, comme les journalistes, le réalisateur est proposé par les deux grandes chaines nationales et fait logiquement l’objet d’un choix conjoint. Roger Benamou est retenu en 1974, Gérard Herzog en 1981, Jean-Luc Leridon en 1988 et 1995, Jérôme Revon en 2007 et 2012. A chaque fois, le réalisateur est encadré par le réalisateur-conseils de chaque candidat. En 2012, les deux « scrutateurs » en régie sont les mêmes réalisateurs qui orchestrent la communication audiovisuelle des candidats depuis le début de la campagne :  Tristan Carné, le réalisateur de The Voice, pour François Hollande et Yves Barbara pour Nicolas Sarkozy, en charge de la cellule « image » de l’Elysée depuis 1984.

L’aménagement du studio est-il laissé à la libre appréciation des chaînes ?

Non. Le souci du détail concerne également l’aménagement, l’éclairage du studio, la largeur et la forme de la table, le type de siège (réglables, de préférence) ou encore, en 2012, la ventilation (voire à ce sujet la dernière question). Une histoire, vraie ou fausse, raconte même qu’en 1988, face à Jacques Chirac, François Mitterrand avait imposé une table reprenant la distance exacte qui le séparait de son premier ministre à l’Elysée.

Les journalistes sont-ils choisis par les candidats ?

Non. Ils sont proposés par les chaînes et acceptés – ou non – par les candidats. En 1981, le choix des journalistes devient du reste un sujet de polémique. Parce qu’il soupçonne les journalistes télé d’être acquis au président sortant, François Mitterrand demande que les animateurs soient recrutés dans les rangs de la presse radio et écrite. Les deux adversaires se mettent d’accord sur Michèle Cotta, chef du service politique de RTL, et Jean Boissonnat, rédacteur en chef du magazine économique L’Expansion. Il semble que depuis les choses se passent mieux. Un signe qui ne trompe pas, néanmoins : certains journalistes sont autorisés à revenir… et d’autres, non. En 1988, Michèle Cotta anime une nouvelle fois le débat avec Elie Vannier. En 1995, c’est le retour d’Alain Duhamel qui co-anime avec Guillaume Durand. En 2007, aurait-il été de nouveau choisi ? Le fait est que le journaliste se voit interdit d’antenne pour avoir lors d’une réunion organisée à Sciences-Po en novembre 2006, qu’il soutiendrait François Bayrou. Patrick Poivre d’Arvor et Arlette Chabot prennent la relève. En 2012, le choix se porte logiquement sur les deux présentateurs vedettes des deux grandes chaînes de télé, Laurence Ferrari et David Pujadas.

Les journalistes peuvent-ils interroger les candidats ?

Non. En 1974, les journalistes, Jacqueline Baudrier, alors directrice de la première chaîne, et Alain Duhamel, présentateur de « A armes égales », sont simplement chargés de faire respecter les temps de parole. Ils ne sont pas autorisés pas interroger les candidats. C’est depuis une règle intangible. Une de plus.

Qui veille au respect des règles ?

Dès 1974, chaque candidat mandate ses conseillers pour fixer les règles du jeu. En 1981, François Mitterrand s’entoure d’un spécialiste de la télévision, le réalisateur Serge Moati et un avocat Robert Badinter tandis que VGE est représenté par un autre réalisateur, Gérard Herzog, et un de ses ex-ministres de la Culture Jean-Philippe Lecat. En 2012, Nicolas Sarkozy confie cette mission à son attaché de presse, Franck Louvrier, et François Hollande à Manuel Valls, ancien chargé de la communication et de la presse au cabinet de Lionel Jospin entre 1997 et 2002.

Quels ont été les grands favoris et, au final, les grands vainqueurs ?

Lors des deux premiers débats, VGE est donné gagnant. En 1981, c’est même ce qui explique que son équipe ait accepté en bloc les conditions posées par les conseillers de François Mitterrand. Mais si en 1974, le ministre de l’économie et des finances étrille son adversaire de l’avis général en l’assommant de chiffres et en lui déniant « le monopole du cœur », il ne réitère pas son exploit en 1981. En fait, à l’exception (elle-même discutable) de 1974, le duel présidentiel ne s’est jamais soldé par une défaite cinglante. Ce qui n’empêche pas N. Sarkozy en 2012 de prédire au sujet de son adversaire :  »Je vais l’exploser ». L’avis de la presse compte évidemment mais il est inévitablement partisan et doit être relativisé. En 1981, après un débat Giscard-Mitterrand souvent considéré comme un match nul, Le Figaro voit le président sortant vainqueur «assez nettement», tandis que Le Monde, dans un éditorial intitulé « Le renversement des rôles », pointe que « le tenant du titre […] se comportait en challenger tandis que le représentant de l’opposition s’expliquait sur ce qu’il ferait à l’Elysée ». En 2007, le même Figaro retient une Royal « virulente » face à un Sarkozy «maîtrisé», tandis que Libération affirme que « Nicolas Sarkozy n’a pas perdu, mais Ségolène Royal a gagné ». Mais même le rôle de la presse décroît dès la parution des premiers sondages annonçant le vainqueur du débat, un vainqueur qui de l’avis des instituts était N. Sarkozy en 2007 (même si la formulation de la question se rèvèle ici, comme souvent, particulièrement importante).

Les débats ont-ils une influence sur le résultat du deuxième tour ?

A priori, non Même le débat de 1974, pourtant présenté comme une victoire du président sortant, n’aurait eu en réalité qu’une influence mineure. Au lendemain du premier tour, le total des voix de droite dépassait les 51,5%, tandis que Mitterrand, qui espérait atteindre les 45%, plafonnait à 43%. Lors des élections suivantes, aucun mouvement significatif dans les intentions de vote n’a été constaté entre le débat et le second tour, et le candidat en tête dans les sondages a systématiquement été donné vainqueur par les téléspectateurs sondés. Ce constat semble d’autant plus évident, et difficilement contestable, qu’un écart significatif sépare les deux adversaires à la veille du second tour ce qui, en 2012, semble être le cas.

Le débat télévisé est-il le temps fort de la campagne présidentielle ?

Oui, quoi que moins que par le passé. Le premier débat avait été suivi par 25 millions de téléspectateurs (sur 29 millions d’électeurs inscrits). En 1981 et 1988, l’audience monte à 30 millions de spectateurs. Mais en 1995, l’exercice n’attire que 16,7 millions de Français. En 2007, l’audience remonte mais dépasse péniblement les 20 millions de téléspectateurs.

Les candidats se préparent-ils ?

Oui, et là encore, plutôt deux fois qu’une. En 1981, Serge Moatti organise un « entraînement » où Fabius tient le rôle de Giscard. Il le tient d’ailleurs si bien que « ça se passe très mal. Mitterrand quitte le studio furieux. » En 2007, Ségolène Royal s’entraîne avec son amie Nathalie Rastoin, directrice de l’agence de pub Ogilvy et Mather France quand Nicolas Sarkozy écoute les conseils de l’ancien socialiste Eric Besson. En 2012, N. Sarkozy tient à souligner son expérience et son assurance : « J’irai à ce débat avec ma sérénité, ma détermination, sans coach puisqu’il semble que M. Hollande en ait un. J’irai sans avoir préparé des formules parce que les Français ont droit à autre chose qu’à des phrases toutes faites, mais sans contenu » tandis que son rival précise : « pour préparer [ce débat], j’ai travaillé sur mes propositions – pour leur donner la plus grande force possible – et j’ai étudié les contradictions ou les incohérences du projet du candidat sortant ».

A chaque fois les thèmes abordés sont-ils les mêmes ?

Sous réserve d’un changement en 2012, oui. En 1988, les candidats s’expriment sur quatre thèmes : la politique intérieure et les institutions, l’Europe et les problèmes économiques et sociaux, les problèmes de société, et pour finir, la politique étrangère et la défense. Ces grands thèmes sont quasiment repris à l’identique en 2007 : la conception du pouvoir et les institutions, les problèmes économiques et sociaux, les problèmes dits de société (type éducation, famille, recherche, culture, environnement) et, enfin, les relations internationales avec l’Europe comprise.

La préparation du débat François Hollande-Nicolas Sarkozy a-t-elle donné lieu à débat ?

Les noms des intervieweurs (Laurence Ferrari et David Pujadas), du décorateur ou encore de l’éclairagiste n’ont suscité aucune contestation. Ni la durée de l’émission : « Environ 2h30, comme en 2007″. Ni la distance séparant les candidats : 2,75 mètres, un brin plus large qu’en 2007. En revanche, le choix du réalisateur n’a pas fait l’unanimité. L’équipe UMP était pour, la socialiste contre. Argument : ce réalisateur était déjà aux manettes du débat Royal-Sarkozy en 2007 ; un face-à-face qui « s’était parfaitement déroulé » pour Franck Louvrier, conseiller en communication du président-candidat, et qui lui valu d’ailleurs d’être décoré la même année Chevalier des Arts et des Lettres. Mais qui n’a pas laissé un souvenir impérissable aux socialistes. Seule nouveauté soulignée par les médias : En 2012, des climatiseurs individuels ont été mis à disposition des candidats. En 2007, Nicolas Sarkozy, qui a tendance à transpirer, aurait demandé pour sa part d’abaisser la température du studio à 19°C. Refus de Ségolène Royal. Le thermostat a finalement été réglé à 20,5°C… Trop chaud pour Nicolas Sarkozy.

Franck Gintrand 

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