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Petite histoire de la pipolisation politique : du tabou de la vie privée à l'ère des scandales

Paru le 10 décembre 2011 | dans Images du pouvoir
Rédigé par Franck Gintrand

Des chaussons de Herriot aux ébats de DSK

Impensable sous la IIIe république, la médiatisation de la vie privée des hommes politiques émerge avec la photographie, s’impose sous le régime des partis de la IVe avec les sondages et se développe de façon fulgurante avec la Ve et la télévision. Dans un article remarquable – dont nous livrons ici une synthèse -, Christian Delporte, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Versailles, retrace cette histoire passionnante. L’intégralité de l’article et les nombreux documents qui l’illustrent sont consultables ici, sur le site de cairninfo.fr.

IIIe république : la fonction prime l’homme

Passez, il n’y a rien à voir. Aucune curiosité à satisfaire. Sous la IIIe république, il est de bon ton pour les hommes politiques de ne pas trop faire parler de soi et a fortiori de son intimité. Les tenues claires et le monocle de Joseph Caillaux font beaucoup jaser à une époque où la sobriété de la redingote sombre est de mise à la Chambre des députés. Raymond Poincaré déclarait ainsi à Strasbourg, le 22 novembre 1918, au lendemain de la victoire : « Ce que vous acclamez aujourd’hui, ce n’est pas l’homme, ce n’est même pas le Président de la République, c’est le premier magistrat d’un régime qui,sous une forme anonyme et impersonnelle, a su, tout en préservant la démocratie, conduire la nation à la victoire ». On ne saurait être plus clair. Les médias jouent le jeu. Tandis que la rumeur sur les circonstances de la mort du Président Félix Faure se répand dans le tout-Paris, les journaux s’en tiennent à la version officielle : le chef de l’État est décédé brutalement d’une attaque d’apoplexie. La rupture de ce pacte tacite entre politiques et médias est exceptionnelle. Rares sont les exeptions. La publication par Le Figaro d’une lettre du ministre des Finances, Joseph Caillaux, à sa première femmedébouche sur un drame. Le 17 mars 1914, Mme Caillaux assassine le patron du journal, Gaston Calmette.

Années 30 : Herriot lance la mode du reportage à domicile

Un premier basculement s’opère dans les années 1930 avec l’essor de la photographie qui accompagne de plus en plus les reportages. Edouard Herriot, par exemple, apparaît en couverture du magazine de reportage Vu, le 16 mai 1928. Ministre de l’Instruction publique et maire de Lyon, il reçoit les journalistes à son domicile, pose en veste d’intérieur et en pantoufles, prenant le café dans sa bibliothèque,  ouvre les portes de bureau et même de sa chambre à coucher, dont le lit, recouvert d’une couverture jaune, est dominé, sur le mur, par un tableau d’Utrillo. En revanche, aucune allusion n’est faite à son épouse et à sa famille. Hitler, lui même, fait l’objet d’un reportage à domicile en 1937. Paris-Soir fait ainsi découvrir le chancelier dans l’intimité de sa résidence de Berschtesgaden. Le journal nous apprend que le Führer aime son chien, écoute du Wagner, lit des romans policiers, suit un régime végétarien. Le journal titre notamment : « Sobre et frugal, le chancelier du IIIe Reich vit en solitaire », ce qui est une façon d’évoquer ouvertement sa vie privée ou, ce qui revient au même, son absence de vie amoureuse.

Après la guerre, la famille apparait avec Pinay

La pipolisation connait une nouvelle étape après guerre. Ainsi que le note Christian Delport, « la révélation ne doit pas choquer, mais émouvoir, faire pleurer au besoin.L’histoire de la célébrité doit la rendre plus humaine ». Même le monde des politiques n’échappe pas à cette nouvelle vague de starisation. Autre nouveauté : avec l’apparition des sondages, la popularité des chefs de gouvernement est mesurée depuis 1947. Nommé à Matignon, Antoine Pinay se construit l’image d’un homme simple au point qu’Herriot dira de lui « Il est si fort qu’il s’est fait une tête d’électeur ». En 1952, Paris-Match lui consacre sa Une et titre « Le miracle Pinay ». Pour la première fois, un homme politique français autorise la presse à montrer sa famille : son fils Louis que le président du Conseil aide à sortir d’une piscine et sa fille avec laquelle il se fait photographier à Saint Jean-Cap-Ferrat.  Le magasine réédite l’opération dans la foulée de l’élection de Pinay à la présidence de la république. On y voit encore une fois René Coty poser au bord de la piscine, mais cette fois-ci en maillot de bain. La mode est lancée. Semaine du monde montre le Président Vincent Auriol dans sa « maison blanche » de Muret, cultivant son jardin, s’amusant avec ses petits-enfants,buvant l’apéritif avec sa femme ou jouant aux boules. En 1956, Guy Mollet n’hésite pas à évoquer son attachement à sa mère et ses petits enfants avec Pierre Sabbagh, devant les caméras de télévision à Matignon. Commandés par Marcel Bleustein-Blanchet, des sondages s’appliquent à mesurer l’efficacité de cette interview soigneusement préparée.

Présidentielles 65 : Lecanuet la joue à la kennedy

Avec l’avènement de la Ve république, l’image du responsable politique devient centrale et les personnalités des candidats à l’élection présidentielle constituent un motif de curiosité naturel. Aux élections de 1965, Jean Lecanuet s’inspire des campagnes à l’américaine et met en avant sa famille. Sa brochure électorale le montre ainsi avec sa femme et ses trois filles. Lors de sa première apparition à la télévision, le 20 novembre, il évoque ses parents commerçants. Autre candidat à l’élection, Pierre Marcilhacy se voit demandé s’il est gourmand, quand il a rencontré sa femme, s’il a une propriété à la campagne, s’il est chasseur, sportif, ami des bêtes…

Pompidou président : le couple comme figure de la communication politique

Avec Pompidou, le couple fait son entrée en politique. Yvonne de Gaulle était effacée. Germaine Coty, jugée mal habillée et un peu gauche. Claude Pompidou, elle, à 57 ans, est réputée pour son élégance et sa culture. Mais la rumeur et l’odeur de scandale de l’affaire Markovic incite le nouveau président à encadrer fortement cette ouverture en donnant la possibilité aux personnalités de maîtriser leur médiatisation. Le 17 juillet 1970 le parlement vote la première loi sur la protection de la vie privée. La nouvelle loi prévoit alors une peine d’emprisonnement d’un mois à un an et une amende de 2 à 50 000 francs contre « quiconque aura porté atteinte à l’intimité de la vie privée d’autrui » : « en écoutant, enregistrant ou transmettant au moyen d’un appareil quelconque des paroles prononcées dans un lieu privé sans consentement de celle-ci »; en « fixant et transmettant au moyen d’un appareil quelconque l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé sans consentement de celle-ci ». La vie privée n’est pas définie, mais la jurisprudence en fixe vite les contours :vie familiale,conjugale,extraconjugale et sentimentale. Bref, un fait de vie privée peut être publicisé par un article de presse, mais à condition que l’intéressé ait donné son autorisation au journal qui le mentionne (et à lui seul).

Dans l’intimité télévisée des Pompidou

Mais la nouveauté avec Pompidou, c’est l’entrée en jeu de la télévision. L’émission que lui consacre, en 1970, l’équipe de Desgraupes, dans un Quatrième mardi, fait date. Le tournage a lieu dans la maison de campagne de Georges et de Claude, à Cajarc. La journée, le Président travaille en écoutant la musique de Bach et en allumant cigarette sur cigarette. Le couple Pompidou se retrouve le soir en famille. Georges s’occupe de son petit-fils dans les bras. À l’heure de l’apéritif, le couple et ses enfants, réunis dans le salon, autour d’un verre, feuillettent les magazines et « jouent » à l’horoscope; le Président en fait lui-même la lecture avec malice et s’exerce au flipper. L’émission montre encore les Pompidou dans leur appartement parisien : Georges rapporte du travail à la maison ; Claude lui sert un verre après une rude journée ; Georges remercie « Bibiche ». On découvre aussi leur goût commun pour les oeuvres des jeunes artistes contemporains que rappellent les tableaux accrochés sur les murs,domaine réservé de Mme Pompidou. Ce dévoilement sans précédant ne s’arrêt pas là. Le 25 juin 1971, le journal télévisé de 13 heures propose une séquence sur la nourrice du Président (qui s’apprête à effectuer un déplacement sur ses terres natales du Cantal), tournée au hameau de La Chevade. 

Présidentielles 74 : tous les candidats doivent s’y mettre

François Mitterrand à qui on reproche volontiers son manque de chaleur, répond en 1970 aux questions de Michel Polac dans Bibliothèque de poche, chez lui, entouré de ses livres. En 1973, rebelote : il accueille les caméras dans sa maison de Latche, parle encore de littérature mais se refuse toujours à évoquer sa vie familiale. Une réticence que n’a pas VGE. Lui aussi souffre d’une image froide et distante. En 1974, une partie de la campagne va donc se jouer autour de la famille.  Micheline Chaban-Delmas suit son époux dans les meetings, tandis que Danielle Mitterrand intervient à la télévision, face à Paul Guimard. Du côté de Giscard, Anne-Aymone et sa fille aînée, Valérie-Anne, l’accompagnent dans les réunions publiques,à la tribune d’honneur; Anne-Aymone représente même son mari lors d’un voyage aux Antilles. Avec ses deux fils,Henri et Louis-Joachim, Valéry Giscard d’Estaing assiste à la finale de rugby Béziers-Narbonne au Parc des Princes, sous l’oeil des photographes et des cameramen.

Giscard ou la royauté républicaine

Arrivé à l’Élysée, Giscard d’Estaing entend rajeunir et moderniser le pouvoir en « décontractant » la vie publique. Qu’on se le dise : le président ne fait pas que présider, il a aussi une vie privée. C’est ainsi que le nouveau président se montre lors de ses vacances sur la Côte d’Azur, à Courchevel ou allant au cinéma sur les ChampsÉlysées avec sa fille Valérie-Anne. A la façon des familles royales et princières, mais aussi dans la foulée du fameux reprotage sur les Pompidou, VGE accueille les caméras qui filment la vie quotidienne de sa famille mais cette fois-ci – et la nuance est évidemment importante – au Palais de l’Elysée.  Jacinte, Anne-Aymone, Henri et Louis-Joachim sont successivement pris en gros plan. Entretenant une certaine confusion entre celui qui filme et celui qui est filmé, le Président conclut l’émission en voix off : « Ce qu’on peut attendre d’un groupe d’êtres, c’est de sentir que ce groupes d’êtres est heureux ». La saga se poursuit avec le mariage en 1978 de l’aînée des Giscard d’Estaing à Palerme, sous l’oeil des photographes et des cameramen. L’événement fait la une de France-Soir qui titre « Lune de miel pour la fille aînée du Président ». L’affaire des diamants marque un coup d’arrêt. Mais l’homme public maîtrise toujours un jeu médiatique à son bénéfice. Il est encore impensable que la presse s’intéresse à la vie privée des politiques contre leur assentiment et sans leur participation active.

Concluant son article, Christian Delporte ne peut s’empêcher de faire preuve d’un certain pessimisme : « Passant du statut de « stars » à celui de « starlettes », les hommes politiques s’exposent aux révélations, et demain, peut-être au scandale et au « grand déballage » de la vie privée ». Le scandale DSK lui donnera amplement raison.

Franck Gintrand

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