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L'art de la petite phrase politique

Paru le 24 novembre 2011 | dans Stratégie et communication politiques
Rédigé par Franck Gintrand

L’art du raccourci médiatique

Formatée pour être reprise par les médias, la petite phrase est à la politique ce que le mot d’esprit était aux salons des XVIIIe et XIXe siècles et ce que le slogan fut à l’affichage politique des années 80 : une façon de se distinguer et de synthétiser son message. Le débat entre N. Sarkozy et F. Hollande témoigne une nouvelle fois de la richesse et de la difficulté de cet exercice où excellent les grands fauves de la politique.

Comme on pouvait s’y attendre, le débat télévisé entre Nicolas Sarkozy et François Hollande s’est apparenté à un festival de petites phrases. Certaines formules étaient incontestablement préparées. Elles ont du reste servies plusieurs fois dans des versions légèrement différentes. Ainsi quand le candidat PS déclare au sujet de son adversaire : « Avec vous, c’est très simple, ce n’est jamais de votre faute, vous avez toujours besoin d’un bouc émissaire », puis « ce n’est pas de votre faute. C’est de la faute de la crise, jamais de votre faute » ou encore « Vous êtes toujours content de vous. Quoi qu’il arrive, quoi qu’il se passe, vous êtes content. Les Français le sont moins », N. Sarkozy jouant de son côté le registre de la répétition en un trait : « Je veux proposer un nouveau modèle français de croissance. Un président ne peut pas dire comme M. Jospin « On n’y peut rien » ou comme M. Mitterrand sur le chômage qui avait dit « On n’y peut rien »".  D’autres formules sont incontestablement drôles, même si elles présentent l’inconvénient de dénoter un certain mépris. A titre d’exemple, on retiendra « Ce n’est pas le concours de la petite blague » ou, à propos de la difficulté de négocier au niveau européen, « Vous croyez qu’il suffit d’arriver avec son petit costume? » de Nicolas Sarkozy. Certaines attaques bien tournées mettent à rude épreuve l’esprit de répartie de l’adversaire. Mais quand Nicolas Sarkozy accuse son adversaire d’égalitarisme en déclarant « vous voulez moins de riches, moi je veux moins de pauvres », François Hollande sait lui retourner qu’aujourd’hui  « il y a à la fois plus de pauvres et des riches plus riches ». Autre exemple, une fois de plus à l’avantage du candidat socialiste, lorsque Nicolas Sarkozy juge que « L’Europe s’en est sortie et c’est très heureux pour nous et c’est très heureux pour les Européens » et que François Hollande lui rétorque : « L’Europe ne s’en est pas sortie, elle est aujourd’hui confrontée à une possible résurgence de la crise avec une austérité généralisée, et je ne la veux pas. »

Un art inégal

Dans cet art de la petite phrase, il semble donc que François Hollande ait eu le dessus sur son adversaire. Mais durant le débat, tous les mots n’étaient pas toujours forcément bons. « Vous avez eu une présidence partisane » est un peu attendu et « Vous êtes un petit calomniateur », un brin ancien régime. Il est vrai que la petite phrase est un art difficile et, souvent, la marque des grands politiques. La formule doit être à la fois inattendue, signifiante, percutante et décridibiliser l’adversaire. On se souvient (peut-être) que suite au meeting de François Hollande au Bouget, François Baroin s’était dévoué pour critiquer une prestation saluée par la presse : « Dire qu’on est contre le monde de la finance, c’est aussi idiot que de dire qu’on est contre la pluie ou le brouillard ». Un mot un peu faible – et sans doute trouvé avec difficulté – mais incontestablement plus sérieux si on le compare au tollé qu’avait suscité le même ministre de l’économie lorsqu’il avait accusé la gauche d’avoir « pris le pouvoir par effraction en 1997″ ou jugé que Michèle Alliot-Marie, après sa démission forcée du gouvernement, conservait « toute sa légitimité à Saint-Jean-de-Luz ». Le socialiste Claude Bartelone n’était pas non plus, il est vrai très inspiré, quand deux jours plus tard, il s’est employé à dénoncer le « candidat du fric » par opposition au « candidat du peuple ». Pas très original…

Un exercice obligé

L’art de la petite phrase est ainsi : comme tout exercice obligé, le meilleur y cotoie le pire ou le plus banal. Chaque matin, les responsables politiques doivent se creuser la tête et résumer d’une formule l’essentiel de leur message. Certaines petites phrases filent la métaphore (« Le précédent de 2002? C’est un extincteur de débat » de Jean-Pierre Chevènement), se réfèrent à l’histoire (« Le premier Sarkozy a été le Bonaparte de la rupture » de Alain Madelin) ou à la culture populaire (« Il y a Babar d’un côté. Moi je préfère Astérix » de Luc Chatel). D’autres empruntent la forme (beaucoup) plus plate de l’évidence et du bon sens («Je trace mon sillon, je porte un projet » d’Eva Joy ou « Le discrédit de l’adversaire ne fait pas une stratégie politique » de Pierre Moscovici).

Ni une insulte, plus qu’un mot d’esprit

La petite phrase a ceci de particulier qu’elle est toujours publiquement formulée et qu’elle peut être cruelle mais jamais injurieuse. Elle ne peut donc être ni sexiste, ni raciste, ni antisémite. Elle n’est pas non plus un mot d’esprit formulé dans l’intimité d’une conversation off et rapporté par un ou des témoins. En privé, François Mitterrand (comme Charles de Gaulle) avait le sens de la formule cruelle. A titre d’exemple, il qualifiait Edouard Balladur de « bourreau chinois au lacet de soie » et jugeait que l’ambition de Jean-Pierre Chevènement était de « faire un faux parti communiste avec de vrais petits bourgeois ». La parole se libérant avec le temps, les Français découvriront bientôt que François Fillon et François Hollande ont autant le sens de l’humour que de la répartie ce qui, pour un public non avert, n’a encore aujourd’hui rien d’une évidence.

Les artistes de la petite phrase

En tant que spectacle de scène, la petite phrase à ses artistes reconnus. André Santini s’en est fait une spécialité (même s’il en réserve beaucoup à ses amis) et se voit régulièrement récompensé par le Prix «Press club, humour et politique». On lui doit notamment : « Barre c’est mon compagnon de chambre, il dort à côté de moi à l’Assemblée nationale ». « Dans un style plus populaire, Charles Pasqua et Georges Frèche se sont également beaucoup illustrés même si leurs sorties ne faisaient pas rire tout le monde. De Laurent Fabius, le premier avait dit : « il est au Premier ministre ce que le Canada Dry est à l’alcool » et dit de François Mitterand qu’il « garde l’Etat comme d’autres gardent la chambre ». Quant à Georges Frèche, on se souviendra de ces « saillies » parfois droles, souvent douteuses sur les électeurs, le PS ou Martine Aubry.

Un art difficile à manier

Mais pour la majorité des politique, la petite phrase comme art de l’attaque est un exercice difficile qui peut aussi facilement décridibiliser son auteur que ridiculiser un adversaire. Ministre en quête de notoriété, Frédéric Lefebvre est bien placé pour le savoir. Souhaitant afficher la diversité de ses centres d’intérêt, il manque son objectif en confondant une oeuvre littéraire et une chaîne de vêtements. Pour en avoir fait un mode de communication à part entière (sans doute inspiré en cela par son expérience dans le marketing), Jean-Pierre Raffarin a même donné son nom pour désigner des petites phrases caractérisées par leur platitude, voire leur ridicule : les  »raffarinades ». Certaines ont marqué les esprits comme « Notre route est droite mais la pente est raide » ou encore « Tant que le navire n’a pas heurté l’iceberg, la croisière continue ». Un article de wikipedia leur est consacré et en dresse un liste exhaustive. C’est dire ! 

Un sujet très sérieux

On ne saurait donc trop inciter à la prudence et dissuader toute improvisation. Pour se préparer et d’imprégner de l’art de la petite phrase, on pourra se reporter à notre sélection. On pourra aussi se reporter au numéro de la revue Communication & Langage dont le sommaire est consultable ici. Ceux qui manquent de temps et souhaitent aller directement à l’essentiel se reporteront à l’interview de Christian Delporte, professeur d’histoire contemporaine et directeur de la revue Le temps des médias, sur l’évolution de la parole politique. Selon cet universitaire, « les hommes politiques qui dominent aujourd’hui sont des hommes de répartie. » Enfin, pour tous ceux qui jugent plus prudent de maîtriser les resorts fondamentaux du discours médiatique avant de s’essayer à la petite phrase, nous ne saurions trop conseiller la lecture de la très brillante analyse de Yvan Couronne surs Salte.fr : « Le bal des petites phrases ». C’est ici. Après sa lecture, vous saurez recourir à bon escient aux « supporters fantômes », invoquer « le débat salutaire » ou vous opposer à des « contradicteurs idiots ». Une première étape indispensable. 

Franck Gintrand- Global conseil

A lire

  • le bêtisier des petites phrases dressé par Catherine Desplanque ici 
  • la sélection 2011 du Prix «Press club, humour et politique» qui récompense le meilleur comme le pire de la petite phrase.
  • la sélection de l’Express effectuée par Marcelo Wesfreid en 2009 – « Les snipers de la peitte phrase » – et consultable ici

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