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Peoplisation politique et conception du pouvoir aux Etats-Unis vues à travers les affaires Lewinsky et DSK

Paru le 12 février 2011 | dans Images du pouvoir
Rédigé par Franck Gintrand

Vie privée et scène publique

Contrairement à ce que pensent les Français, le peu de tolérance des Américains pour les écarts de leurs dirigeants doit moins à une culture puritaine qu’à une conviction : la vie privée des hommes publics n’existe pas.

Et rebelote. Après l’affaire Lewinsky, voilà que la mise en cause d’un Français en 2008, Dominique Strauss-Kahn, témoignait à nouveau de l’obsession des Américains pour la vie personnelle de leurs élus. Simple différence culturelle  de part et d’autre de l’atlantique ? Oui. Mais contrairement à ce que les Français aiment à penser, les Américains ne sont pas un peuple de bigots hypocrites en proie à un retour de l’ordre moral. Ils ont tout simplement une conception différente des exigences liées à l’exercice du pouvoir.

Pour les Américains, et plus largement les anglo-saxons, les hommes politiques ne peuvent pas se retrancher derrière le respect de la vie privée pour imposer certaines limites à la liberté d’information.  Quand les politiques ne souhaitent pas montrer des aspects de leur histoire personnelle, les médias américains les plus sérieux, à la différence des médias français, y voient une raison supplémentaire de s’y intéresser. Si les affaires de mœurs sont traitées avec un sérieux que l’hexagone ignore c’est qu’outre-Atlantique elles sont fortement liées au soupçon d’abus de pouvoir destiné à avantager un proche et, le cas échéant, éviter que le cours d’une enquête ne divulgue l’existence d’une relation cachée.

Dans l’affaire Lewinsky, toute la question est de savoir si Bill Clinton a abusé de sa fonction pour séduire une stagiaire mais aussi pour éviter que le scandale n’éclate en faisant obstruction à la justice, cette dernière accusation venant s’ajouter à celle de parjure. L’accusation portée à l’encontre du responsable du FMI par le très sérieux Wall Street journal en 2008 est moins grave mais elle consiste malgré tout à se demander si l’existence une relation extraconjugale avec une économiste hongroise employée par le FMI ne l’aurait pas conduit à faire preuve de favoritisme en lui versant un dédommagement « excessif ». C’est encore la même accusation d’abus de pouvoir, cette fois-ci teintée de népotisme, qui est lancée à l’encontre Sarah Palin dans le cadre d’une enquête intiée par le parlement de l’Alaska et une autre de même nature qui contraint le patron de la Banque mondiale à la démission.

Ces affaires montrent que, passé un certain cap, la peopolisation politique abolit toute frontière entre vie privé et vie publique. L’époque où les journalistes acceptaient de commenter la vie de couple idéale des Kennedy tout en connaissant les infidélités du président américain, cette époque là est désormais révolue. La manipulation de l’entourage par les politiques érigé en mode de communication court désormais le risque d’un sérieux effet boomerang. Les médias sont sollicités par les politiques pour donner d’eux une image plus humaine, plus sympathique, plus proche ? Les politiques doivent, en retour, prendre le risque de perdre le contrôle de leur image. Le fait est que plus aucune règle n’encadre vraiment ce jeu réciproque de la séduction, sinon le simple rapport de force. Que celui-ci soit équilibré et la publicisation de la vie conjugale ne peut que s’en tenir à certaines limites. Que l’équilibre se rompe, sous l’effet d’un événement imprévu, d’un emballement subit à la hausse ou à la baisse, et tous les excès sont envisageables.

La fin de la « vie privée » des politiques est devenue une réalité aux Etats-Unis et elle est largement inéluctable en France.  Mais quand nous pensons qu’il s’agit simplement d’une nouvelle forme de voyeurisme ou, a contrario d’exhibitionnisme, nous nous trompons lourdement. Continuer d’opposer la gauloiserie des Français à la pruderie des Américains c’est ignorer que la médiatisation de la politique porte en elle une nouvelle exigence vis-à-vis du pouvoir, de ses abus comme de ses manipulations. Peu importent les frasques sexuelles. Seules comptent les dérives du pouvoir et leur gravité. C’est ainsi et seulement ainsi que s’expliquent la chute de Nixon et la réélection de Clinton (1).

Franck Gintrand

(1) Une morale de la vérité. Journalisme et pouvoir dans la culture politique américaine - Eric Fassin – Revue Esprit (article paryant)

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