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Comment la femme a recréé l’homme politique

Paru le 7 février 2011 | dans Images du pouvoir
Rédigé par Franck Gintrand

L’homme politique a beaucoup changé… grâce aux femmes.

Depuis Simone Veil, la femme politique a gagné le droit de ne pas être un homme pour réussir. Mieux : la femme a redéfini la figure du politique en apportant une plus grande proximité avec le quotidien et une plus grande attention portée à l’apparence. Retour sur cette révolution des mentalités et du pouvoir.

Simone Veil : vrai progrès, faux changement

Dans l’histoire de la politique française, la nomination de Simone Veil à la Santé en 1974 a tout d’un vrai progrès et d’un faux changement. Simone Veil est la première femme de l’histoire de la république à accéder à un ministère de plein exercice. Elle est également la première à porter et défendre un dossier majeur devant l’hémicycle.  Mais l’évènement est aussi moins révolutionnaire qu’il n’y parait. Son ministère, la Santé, s’inscrit dans la lignée des responsabilités politiques traditionnellement confiées aux femmes, au même titre que les affaires sociales, la famille, l’éducation et, cela va de soi, la condition féminine. Surtout, Simone Veil continue d’incarner cette image rassurante de la femme qui inspire spontanément le respect de la part des hommes. Une image qui explique que, même durant les débats sur l’IVG, les attaques aient pu être violentes sans jamais être sexistes. Considérée comme une femme exceptionnelle, Simone Veil restera logiquement le seul exemple de femme ministre jusqu’à l’alternance de 1981.

Loi sur l’IVG : plus de condescendance que de haine, d’antisémitisme que de sexisme

Encore aujourd’hui, à 80 ans passés, Simone Veil tient ferme : contrairement à ce que pourrait laisser penser une photographie prise à l’époque, elle n’a pas pleuré pendant les débats sur la loi sur l’Interruption volontaire de grossesse. Et pourtant, il y avait de quoi en faire craquer (ou sortir de ses gonds) plus d’un(e). Dès le début des débats qui dureront 25 heures d’affilée, la haine est tangible et le point de Godwin vite atteint. Jacques Médecin, député-maire de Nice, parle « de la barbarie organisée et couverte par la loi comme elle fut, hélas, il y a trente ans par les nazis », une référence reprise par d’autres députés de droite comme Jean-Marie Daillet qui évoque « les médecins nazis » ou Pierre Bas qui s’insurge contre « l’organisation néo-nazie qui ravage en ce moment l’intelligence française ». Autre argument avancé : la décision de l’IVG est une décision trop grave pour être confiée aux femmes. Sur ce point pas d’insulte. Pas de haine. Simplement beaucoup de condescendance et d’hostilité à l’égard des velléités d’indépendance qui se manifestent depuis 1968. Grand résistant et ancien ministre de De Gaulle, Robert Boulin n’hésite pas à déclarer : « l’interruption volontaire de grossesse confiera à la femme la responsabilité d’une décision qui la dépasse ». Une idée reprise et simplifiée par un député de l’Aveyron : « l’avortement n’est pas une affaire de femmes ». Tout est dit.

Edith Cresson : le tournant brutal

L’arrivé d’Edith Cresson à Matignon en 1991 marque un tournant. A la fois irréversible et brutal. L’ampleur des réactions est à la mesure de l’événement mais aussi des tâtonnements qui accompagnent inévitablement une situation aussi inédite. Car Edith Cresson n’est pas seulement la première femme à diriger un gouvernement français. Elle est aussi la première femme de gauche à le faire au niveau européen. Impossible dans ces conditions de trouver dans Margareth Thatcher un modèle d’inspiration. Edith Cresson n’en a ni les idées, ni le caractère. Seulement voilà, quelle image doit avoir une femme de pouvoir et de gauche ? C’est toute la question. Faute de vouloir jouer les marâtres et à force de tergiversations, la première Premier ministre se voit rapidement rejetée du côté de la courtisane et de l’incompétente. L’époque n’est pas à la nuance. Toutes les réactions n’atteignent pas le même degré de violence de certains parlementaires ou de quelques journalistes mais la France regarde chaque soir le Bébête show sans s’étonner de la vulgarité et du sexisme qui accablent le personnage du premier ministre. A ce jeu là, Edith Cresson n’a ni l’expérience de l’histoire, ni la préparation voulue, ni le soutien nécessaire pour tenir le choc d’une révolution qu’elle incarne et qui la dépasse.

Et Ségolène Royal réinventa l’homme politique

Si Edith Cresson donne le droit à la femme politique de ne pas se conduire comme un homme, Ségolène Royal, quant à elle, réinvente le politique en lui instillant une double touche de féminité. Pendant longtemps, la question du look est d’autant plus taboue qu’elle concerne prioritairement les hommes. C’est la mort dans l’âme – et sans tambour, ni trompète – que François Mitterrand se résout à un limage de dents ou que Jacques Chirac, pourtant jeune et bel homme, décide d’abandonner ses grosses lunettes noires. Côté vestimentaire, seul un ministre, certes ministre de la culture, qui plus est de gauche, Jack Lang, ose innover en portant un costume Thierry Mugler sans cravate mais avec col Mao. Pour le reste, il faut attendre la présidentielle de 2007 pour que l’apparence physique devienne un sujet en soi. De fait, La Ségolène Royal des années 2000 n’a plus rien à voir avec celle des années 1980 et 1990. Exit la chevelure tirée et les lunettes à grosse monture. La Ségolène nouvelle ose le relooking, les escarpins, les décolletés, elle lâche ses cheveux, ne porte plus de lunettes, déroutant les observateurs avec ses tailleurs tantôt rouges, tantôt blancs. Avec elle, les femmes ont désormais le droit d’être féminines… et les hommes ont de plus en plus le devoir d’être séduisant. Il est vrai que de ce côté, la tendance remonte avant Ségolène Royal. Dès 2004, le premier ministre espagnol Zapatero inaugure dès 2004 un style chic et décontracté que Dominique de Villepin s’emploiera à valoriser contre Nicolas Sarkozy, y compris en maillot de bain…

Là où Ségolène Royal innove le plus c’est incontestablement dans la redéfinition de la ligne de partage entre vie publique et vie privée. Dès 1992, la toute nouvelle ministre de l’environnement du gouvernement Bérégovoy se fait filmer et photographier juste après son accouchement avec son quatrième enfant. Disposés sur lit à proximité du couffin, des dossiers sont bien mis en évidence. Ségolène Royal dira à ce propos : « Plusieurs personnes m’avaient demandé qui allait me remplacer lors de l’accouchement, comme si le fait d’être enceinte était incompatible avec la gestion d’un ministère. Je voulais montrer qu’une femme accédant à des responsabilités pouvait concilier maternité, vie affective et métier ». Par une inversion de la tradition qui a jusque-là prévalu en matière de publicisation de la vie privée, elle fait poser son compagnon à ses  côtés. Dans une émission de « Saga », elle demande à François Hollande de la demander en mariage, une initiative qu’elle renouvellera en 2006. C’est aussi aux côtés de sa plus jeune fille qu’elle déclare sa candidature. C’est son fils qu’elle intègre à son équipe de campagne. Et c’est sa vie privée qu’elle dévoile à nouveau dans « Ma plus belle histoire c’est vous », un livre d’entretien publié en 2007.

Couple : une figure devenue incontournable

Depuis Charles et Yvonne De Gaulle photographiés dans leur intimité à la Boisserie par Paris-match, le couple est devenu une figure imposée. Reflet d’une époque et d’une personnalité, exprimant la complémentarité et la stabilité, y compris, voire surtout dans les périodes les plus agitées, l’image humanise le pouvoir et garantit son équilibre psychologique. Même François Fillon, pourtant réputé réservé, s’est prêté récemment à l’exercice. Sur une photographie publiée par Paris-Match, la femme du premier ministre, vêtue comme son mari, soignée et naturelle avec ses cheveux blancs, témoigne de la maturité d’un homme que ne fascine ni les mannequins, ni les femmes connues mais aussi la modestie d’une épouse qui ne fait carrière, ni à titre personnel, ni à travers son mari. C’est ici que réside la différence fondamentale avec d’autres couples que Paris-Match décrit soudé par une même passion du pouvoir : Jean-Louis Borloo et Béatrice Schönberg, Bernard Kouchner et Christine Ockrent, Bernadette et Jacques Chirac, Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair, certains couples brillant dans ce tableau par leur absence : Nicolas et Carla Sarkozy, François Hollande et sa nouvelle compagne, Ségolène Royal et de son compagnon…

De fait, la politique française est irrémédiablement entrée dans l’ère du couple. Comme si l’idée même qu’un candidat à la présidentielle puisse se présenter seul, sans sa compagne ou son compagnon, était devenue impensable. Le simple fait que François Hollande, dont l’image était jusqu’à présent celle d’un homme également réservé sur sa vie privée, décide d’afficher son « nouvel amour » dans Gala montre à quel point les codes de la communication politique ont basculé dans une nouvelle ère. Quelle personnalité cette nouvelle étape de la pipolisation de la presse politique peut-elle avantager ou affaiblir ? C’est toute la question

Rien n’est définitivement acquis mais…

40 ans : c’est le temps qu’il aura fallu aux femmes politiques pour s’émanciper de l’image de traditionnelle de la femme cantonnée aux affaires de femmes et redéfinir les codes de la politique. Bien sûr, les stéréotypes ont la vie dure et aucune avancée n’est définitive. La femme politique se doit encore d’être une mère ou une épouse pour ne pas être une vile séductrice.

Le procès d’incompétence pèse toujours comme une menace vis-à-vis des femmes qui jouent beaucoup sur le registre de la séduction. Rachida Dati en sait quelque chose. Mais l’idée qu’il existe des fonctions réservées aux hommes est désormais totalement obsolète.  En 2007, trois grands partis ont choisi des femmes pour les représenter à une élection présidentielle. Outre le PS, les couleurs du PC ont été défendues par Marie-George Buffet et celles des Verts par Dominique Voynet. Même à l’UMP, une femme, Michèle Alliot Marie, s’est portée candidate à la candidature. En ce moment, le PS, les Verts et le front national Sont dirigées par des femmes. Une femme sera peut-être à nouveau la candidate du PS. Rachida Dati et Rama Yade ont un avenir d’autant plus prometteur qu’elles portent avec elles les espoirs des minorités ethniques.

Mieux, les femmes ont redéfini la figure de l’homme politique à leur avantage. La préoccupation du look est désormais assumée ouvertement.  Avant de franchir le pas, DSK n’hésite pas à confier qu’il se ferait bien remonter la paupière et Nicolas Sarkozy montre une préoccupation pour sa forme physique qui, loin de choquer, semble bien naturelle. Quant à la dimension personnelle du couple et de la famille, elle est devenue une composante à part entière de l’image du politique. Certains y verront la marque d’une politique plus proche, plus humaine. D’autres y verront une dérive qu’ils n’hésiteront pas à qualifier d’inquiétante ou de consternante. Mais le fait est là : la politique a changé et, en France, c’est aux femmes qu’elle le doit.

Franck Gintrand

Revue de presse

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