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Le paradigme de l'utilité sociale (en cours de rédaction)

Paru le 21 janvier 2011 | dans Politique extérieure de l'entreprise
Rédigé par Franck Gintrand

L’utilité sociale, nouvel enjeu, nouvelle source de pouvoir 

Vous ne vous êtes jamais interrogé sur l’utilité de votre organisation ou de votre métier pour la société ? Alors priez pour que cette question ne vous concerne pas brutalement ! Il est vrai que formulée de façon aussi simple, la question semble presque… saugrenue. Après tout, l’industrie du luxe ne se pose pas la question de son utilité sociale et ce manque d’introversion ne l’empêche ni de réaliser d’excellentes performances, ni de présenter des perspectives de croissance exceptionnelles. Accusé d’avoir joué un rôle majeur dans le déclenchement de la crise de 2008, le secteur bancaire s’est rétabli avec une rapidité surprenante. Même les agences de notation, encore plus critiquées que les banques pour leur manque de clairvoyance, ont échappé aux mesures de rétorsions dont les politiques les menaçaient voici un an. Une telle impunité a de quoi dérouter toutes les organisations qui, à coups de publicité et de relations presse, ne cessent de mettre en avant leur utilité sociale et sont pourtant mises sur la selette. L’éolien ou le solaire en savent quelque chose. La question de l’utilité sociale échapperait-elle à toute logique ? Fort heureusement non. Encore faut-il comprendre que le monde de l’ère post-communisme a radicalement changé la donne pour les organisations. Un nouveau paradigme s’est imposé, sans éclat, presque subrepticement, durant les années 90, sur la base de quelques changements majeurs.

1) La réussite commerciale et financière ne suffit plus à imposer la légitimité d’une entreprise. Si vous êtes convaincu du contraire, attendez-vous, un jour ou l’autre, à de très grosses déconvenues. N’écoutez pas trop André Compte-Sponville qui ne cesse de répéter que la société est animée par un souci de moralité que les entreprises ignorent depuis toujours (1). Sur un plan strictement philosophique, c’est-à-dire sur un plan intemporel, cette idée d’une logique de marché exclusivement tounée vers le profit est emprunte de bon sens. Elle fait néanmoins abstraction d’une autre évidence : le « capitalisme » a beaucoup changé au cours des dernières années. L’effondrement du mur n’a pas seulement marqué la victoire par K.O. de l’économie de marché sur l’économie socialiste. Souvent à leur corps défendant, parfois volontairement, les grandes entreprises se sont vue promues au rang d’acteurs politiques, avec toutes les responsabilités que suppose un pouvoir jugé parfois aussi important, sinon  plus, que celui des Etats eux-mêmes. 

Dans les années 90, une certaine conception du leadership a progressivement disparu. Fini le temps où, pour avoir les coudées franches, il fallait réunir trois ingrédients : un mandat pour décider, un bon projet pour gagner des parts de marché, des appuis bien placés pour ouvrir des portes et surmonter les moments difficiles. Bien sûr, aucun mandat n’était définitivement acquis, il arrivait que des projets périclitent face à l’opposition de la base, voire que les appuis bien placés se dérobent. Mais, globalement, les organisations n’avaient pour principale préoccupation que de gagner des parts de marchés supplémentaires ou, dans les périodes difficiles, de maintenir leurs positions. Aujourd’hui tout a changé. Que les résultats ne soient pas (ou plus) au rendez-vous et le leader, autrefois assuré de la bienveillance de ses paires, peut se trouver contraint à la démission. L‘échec est désormais plus rapidement et plus facilement sanctionné au sommet. Pire : la réussite d’une grande entreprise n’est plus garante de rien. Ses modalités sont devenues un sujet d’interrogation et un motif d’interpellation par des acteurs s’exprimant au nom de l’intérêt général.

2) La représentativité n’est plus une condition indispensable pour incarner l’intérêt général. Pour une raison simple : aujourd’hui, les contre-pouvoirs ne sont plus tant les partis politiques d’opposition et les syndicats que les ONG et les associations de défense en tous genres. Ces acteurs n’ont que faire de la représentativité. Ils y voient même un facteur de division et par conséquent d’affaiblissement. Contrairement à ce que certains intellectuels, comme Pierre Rosanvallon, ils ne sont pas les tenants d’une démocratie directe mais les partisans convaincus d’une « démocratie médiatique ». Les pouvoirs publics ne l’ont toujours pas compris. Ils continuent d’accorder une importance démesurées à la consultation. Ils mettent en oeuvre des procédures de concertation, autant par obligation que par conviction. Le résultat n’est, pourtant quasiment jamais à la hauteur des espérances. Après de longs mois consacrés à la discussion, le débat se solde le plus souvent par la contestation des éléments les plus radicaux. Pour une raison simple, la démocratie directe ne répond pas aux attentes des médias, sinon au moment de son lancement. Les règles de la contestation ont, de fait, changé dans un sens que personne n’imaginait. 

Greepeace reste, de ce point de vue, un modèle pour tous les contre-pouvoirs d’aujourd’hui. Créée en 1971, l’organisation choisit très rapidement de militer en faveur de la protection des baleines, une cause a-politique et beaucoup plus consensuelle que le combat antinucléaire. Ce positionnement est décliné en actions suivant quelques principes simples. Toute campagne doit avoir un objectif clair, n’être lancée que si elle a de bonnes chances de succès et intéresser les journalistes (2). Mais le plus déterminant réside moins dans la méthode que dans la nature même du combat : Greenpeace ne dénonce pas un vague danger mais les entreprises qui en sont à l’origine. L’objectif de l’organisation est de décrocher des victoires en menant des coups d’éclat mais aussi de faire pression sur les entreprises pour les contraindre à devenir des acteurs plus respectueux. Aujourd’hui, c’est lorsque ce type de coopération est refusé que Greenpeace déclenche des actions dites de « targeting », un concept à l’origine militaire, qui vise à affaiblir voire à détruire une cible en la discréditant.

3) L’utilité sociale – à laquelle sont désormais astreintes toutes les grandes organisations – est un sujet de combat permanent pour une raisons simple : sa définition ne figure nulle part. L’utilité sociale ne se décrète pas. Elle ne se démontre pas. Elle s’impose dans le cadre d’un rapport de force entre les organisations, les pouvoirs et les contrepouvoirs, chacun défendant sa propre vision et sa propre conception des règles qui doivent en découler.

Pour fixer une définition de l’utilité sociale, il faut sortir du monologue institutionnel, de l’acte publicitaire, du réflexe de l’utilité autoproclamée et de la facilité des images idéalisées pour entrer dans le débat public. Cette démarche consiste d’abord à intégrer les points de vue divergents, non pas pour se résoudre à les considérer comme plus légitimes (ce qui est parfois paradoxalement le cas), mais pour tenter d’en comprendre les ressorts et la logique, les forces mais aussi les faiblesses. Entrer dans le débat  c’est également savoir en sortir par le haut en proposant une vision de l’intérêt général qui, à défaut de faire l’unanimité, sera en mesure de susciter une adhésion des pouvoirs et de l’opinion publics. Car le caractère utile de certains projets ou de certaines activités est rarement évident. Certes, l’utilité sociale de l’industrie de la restauration fera toujours moins de doute que l’utilité sociale de l’industrie du luxe. Mais depuis le début de la controverse sur les retombées de la baisse de la TVA,  cette évidence semble déjà beaucoup moins… évidente et la restauration aura sans doute les pires difficultés à d’obtenir le maintien de la TVA à 5,5 par une majorité de gauche si elle ne réfléchit pas d’ores et déjà à une nouvelle stratégie. La notion d’utilité sociale se rattache à l’emploi et aux conditions de travail mais aussi à la prise en compte de nouvelles attentes, dans le domaine des habitudes de vie et de l’environnement. C’est la définition la plus évidente de l’utilité sociale. Mais l’emploi et  le caractère stratégique d’un secteur sont par définition des notions relatives. Pour les pouvoirs publics, vaut-il mieux appuyer un secteur fortement pourvoyeur d’emploi mais en déclin ou un secteur qui semble prometteur en terme d’activité? Certains secteurs sont réputés plus stratégique que d’autres. « Stratégique », soit, mais pour qui ? Pour l’opinion ou simplement pour les pouvoirs publics ? Et quelles attentes méritent plus d’attention que d’autres ? La promotion de la femme, de la diversité, des contraintes parentales ? Celles des consommateurs ou celles des citoyens ?

4) L’utilité sociale est le fait d’une double confrontation : entre les pouvoirs publcs et les entreprises mais aussi au sein même du secteur privé et du secteur public.  Confrontation d’abord entre les organisations privées et publiques, les premières s’estimant seules porteuses de l’intérêt général (cet état d’esprit est sans doute moins présent au niveau européen), les secondes considérant qu’elles ont la capacité de satisfaire à cette exigence et de le faire mieux que leurs concurentes. Le lobbying n’est ni plus, ni moins que la volonté d’apporter cette démonstration en amont des décisions politiques pour que celles-ci soient le plus favorables possibles. Rien de très nouveau de ce côté là. Ce qui l’est plus, c’est, nous l’avons vu, l’entrée en scène d’acteurs s’estimant également dépositaires de l’intérêt général mais dont l’objectif est de créer une contrainte par la menace médiatique, en amont de la contrainte réglementaire, en contre-balançant l’action des acteurs privés. De tels cas de figure change la nature du débat puisque ce n’est plus la question de l’utilité qui est posée par les ONG et les associations mais celle de la nocivité.

L’affrontement au sein du secteur privé, même s’il s’exprime aujourd’hui sous une forme aujourd’hui radicalement nouvelle, est inhérent à la culture du privé. Tel n’est pas le cas en revanche des administrations. Après s’être longtemps vues comme intouchables, certaines découvrent un peu tard leur caractère mortel.  Qui aurait imaginé que le département, création de la France révolutionnaire, puisse un jour disparaître du paysage institutionnel français ? Personne. Certes cette perspective semble susciter quelques regrets mais pour combien de temps ? Et que dire des propositions pour la supression du Conseil Economique et Social sinon qu’elles n’ont rencontré qu’une vaste indifférence dans l’opinion.

Vaste champ de bataille que celui de la légitimité des organisations. Incroyable outil que celui de l’utilité sociale. En donner une définition partagée équivaut à éliminer d’autres acteurs, détenteurs d’autres visions. On dit de la politique qu’elle constitue la continuation de la guerre par d’autres moyens. Tel est aujourd’hui le cas de l’utilité sociale par rapport à la politique.

(1) « Le capitalisme est-il morale ? » – André Comte-Sponville; (2) « La fin du communisme selon Morris et Steel ou l’avènement d’un nouvel internationnalisme » – Franck Gintrand

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