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Il y a dix ans, les femmes accédaient au pouvoir. Merci Edith

Paru le 7 janvier 2011 | dans Images du pouvoir
Rédigé par Franck Gintrand

Lettre ouverte à Edith Cresson

Alors que la France se souviendra peut être dans quelques mois que vous avez été la première (et pour l’instant la seule) femme à entrer à Matignon voici dix ans, il se trouve encore des voix pour rappeler que vous avez prononcé des mots malheureux, commis des maladresses, fait des erreurs. Certains continuent de vous détester avec une virulence qui n’en finit pas d’étonner. Très rares sont ceux qui rappellent le changement que vous avez incarné et, dans une large mesure, porté pour imposer les femmes en politique. Et pourtant, vous avez sans doute plus fait pour l’égalité des sexes que la personnalité, à bien des égards exceptionnelle, de Simone Veil.

En devenant la première premier ministre de la république, vous n’avez pas seulement accepté un des jobs les plus difficiles et les plus éprouvants de la république : vous avez mis un terme à une situation historique aussi injuste qu’absurde. Dans ce pays où les femmes n’exercèrent jamais le pouvoir politique, sinon par défaut, intérim ou procuration, où elles n’obtinrent le droit de vote qu’à la Libération et celui d’ouvrir un compte sans l’autorisation de leur mari qu’en 1965, la possibilité qui vous était donnée de diriger des hommes eut toutes les apparences d’une décision absurde voire, pourquoi ne pas le dire, d’une provocation gratuite. La violence fut donc à la mesure de l’événement et, comme l’événement dépassait largement votre personne, son déferlement fut sans limite. A défaut d’incarner la figure rassurante de la mère, vous ne pouviez être qu’une intrigante, une « Pompadour », une femme sans autre atout que celui de plaire au prince. Pour que tout fût cohérent, vous deviez sortir de nulle part. Votre carrière ministérielle vieille de dix ans fut donc vite oubliée. Elle le reste encore largement aujourd’hui.

Qui sait qu’avant d’accéder à Matignon, vous avez été la première femme à exercer des fonctions ministérielles traditionnellement confiées à des hommes ? Qui se souvient que vous avez été la première ministre de l’agriculture en 1981, une fonction que vous êtes pour l’heure la seule femme à avoir exercé si l’on excepte Christine Lagarde qui, elle, n’y restera qu’un mois ? Première ministre en charge du commerce extérieur et du tourisme de 1983 à 1986 avant d’être ministre des affaires européennes dans le gouvernement Rocard, c’est en grande partie grâce à vous que Martine Aubry et Elisabeth Guigou accèdent d’emblée à des ministères de plein exercice. Pourquoi ne profiteraient-elles d’ailleurs pas de l’anniversaire de votre accession à Matignon pour le rappeler ? C’est dans votre sillage que Ségolène Royal (2) ent ministre de l’environnement et, qu’une fois passé le reflux des «Jupettes», les femmes accèdent, enfin, à des ministères régaliens. Après Elisabeth Guigou première femme garde des Sceaux en 1997, Michèle Alliot-Marie devient première femme ministre de la Défense en 2002, première femme ministre de l’intérieur en 2007 puis première femme des Affaires étrangères en 2010 tandis que Christine Lagarde accède à Bercy en 2007.

Plus important encore, après vous aucune femme politique ne sera critiquée dans les médias parce qu’elle est simplement une femme.Sur ce plan, le peu d’écho de certaines réactions machistes face à la candidature de Ségolène Royal montre le chemin parcouru. Jean Luc Mélenchon peut déclarer que « l’élection présidentielle n’est pas un concours de beauté ! »,  Laurent Fabius se demander « qui gardera les enfants ? » et même Martine Aubry juger utile de rappeler que « la présidentielle n’est pas une affaire de mensuration » (ce n’est pas bien Martine !), on est loin, très loin, du déchaînement suscité par votre nomination  à Matignon. 

Sans doute la figure de Simone Veil a-t-elle occulté à son corps défendant le rôle que vous et d’autres femmes jouèrent pour imposer les femmes au plus haut niveau de l’Etat. Mais à réduire le combat des femmes au débat sur l’avortement et à une seule personnalité, aussi remarquable soit-elle, on ne fait qu’aborder l’introduction d’une histoire dont vous avez, en réalité, écrit le premier chapitre. Alors que vous vous êtes retirée de la scène politique en 2008, il était temps de vous dire enfin : merci Edith.

Lors des dernières présidentielles, Edith Cresson a apporté un soutien sans réserve à Ségolène Royal. En 2008, elle n’a pas souhaité se représenter aux élections municipales de Châtellerault. Depuis, elle n’exerce plus aucun mandat politique.

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