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Mais qui sont donc les Bobos, ces "bourgeois-bohèmes" ? – Rue89

Paru le 13 décembre 2010 | dans Généralités
Rédigé par Franck Gintrand

Ni « gauche caviar », ni  »nouveaux riches », ni « Versaillais » tendance traditionnelle, ni même « bourgeois » : tout simplement « bobos »

Incarnation vivante des métiers de l’information et d’une société post-moderne où les élites refusent de se concevoir comme telles, les « bourgeois-bohêmes » théorisés par David Brooks (1) revisitent la figure de la bourgeoisie pour en ringardiser définitivement l’inspiration aristocratique et la vision anti-prolétarienne. Pour les bobos, pas de doute : les pesanteurs hiérarchiques sont condamnées par le dévelopement des réseaux et les conflits ne peuvent que céder la place à l’acceptation des différences. Parce qu’il est difficile de résister à cet idéal d’une société pacifiée, un bobo sommeille sans doute dans chaque CSP+. Mais le bobo n’est pas que l’expression d’une envie de douceur dans un monde de brutes : il représente aussi une certaine catégorie sociale.

Contrairement à une idée reçue, le bobo n’est pas la nouvelle figure, plus branchée et plus sympathique, de la gauche caviar mais bel et bien un nouvel acteur social. Né pendant la crise, le bobo rompt définitivement les amarres avec la vieille bourgeoisie progressiste, cette « gauche caviar » militant en faveur d’un meilleur partage de la croissance. Peu séduit par les grands discours, le bobo est intimement concaincu que la croissance n’atténue pas les inégalités mais qu’elle a plutôt tendance à les accentuer. Ne se sentant pas investi d’une mission qui consisterait à lutter contre cette « réalité économique », il témoigne néanmoins de son ouverture d’esprit sur le plan de la tolérance et de son sens de la solidarité en se félicitant régulièrement de payer beaucoup d’impôts. Faute de vouloir changer la société, il entend agir quotidiennement pour un monde meilleur, notamment à travers sa consommation courante. Le bobo prête ainsi une grande attention au « juste prix » – voire, à la bonne afffaire -, à l’authenticité, au bio, au vélo et plus largement à l’environnement tandis qu’il exècre le luxe, symbole par excellence de l’inutilité et d’une réussite aussi arrogante qu’agressive. 

Mais si le Bobo déteste les riches qui s’affichent de façon ostentatoire, il tolère à peine ceux qui cultivent un chic et une élégance conformistes. Pour une raison simple : le bobo n’aime pas les riches trop fiers de leur réussite, soit pour afficher leur supériorité vis-à-vis du reste de la société, soit pour vivre en vase clos. Pas plus que la bourgeoisie  »bling bling » (celle des « nouveaux riches »), il n’aprécie l’élistisme, le snobisme et la froideur d’une bourgesoisie plus classique. Ainsi que le souligne David Brooks, le Bobo ne se caractérise pas par une haine de soi (ce serait même plutôt l’inverse) mais – la nuance est importante – par un rapport distancié à la réussite sociale. Pour intégrer l’univers des bobos, « vous devez non seulement montrer que vous gagner bien votre vie mais vous devez aussi avoir recours à une série de feintes pour montrer que votre réussite matérielle vous importe peu (…) Lors de conversations, vous passerez votre temps à ridiculiser votre propre réussite en parlant simultanément des projets que vous avez réalisés et de la distance ironique que vous gardez par rapport à eux » (2)

De fait, le bobo ne se positionne pas sur un mode vertical, par rapport aux catégories moins favorisées, mais sur un mode horizontal, par rapport aux autres CSP+ que sont les « bourgeois ». Car les « bourgeois » n’ont pas disparu. Ils sont devenus plus discrets, moins en phase avec leur époque. N’ayant pas grand chose à voir avec la « bourgeoisie traditionnelle » (celle de Versailles, par exemple), particulièrement attachée à tenir son rang et à défendre les valeurs traditionnelles (catholiques la plupart du temps), les « bourgeois » se réclament avant tout d’une vision « pragmatique » et « réaliste » de la société tout en croyant fermement en un idéal : celui de la réussite en tant que dépassement de soi mais aussi des autres. Pour eux, le succès doit être non seulement recherché mais aussi affiché (c’est même sa visibilité qui lui donne un sens social). Quand le bobo se débat dans ses contradictions (qui sont avant tout celles de son époque), le « bourgeois » vise à aligner les marqueurs sociaux de la façon la plus cohérente possible. Et comme le bobo, il traduit cette préoccupation, non plus dans ses valeurs individuelles (devenues permissives comme pour la majorité des CSP+) mais dans son mode de consommation.

Premier marqueur social, le plus visible et sans doute le plus révélateur, le logement. Le bobo aime la ville. La vraie. Celle qui offre de l’animation, des cafés, de la vie. Pour lui, le monde s’articule entre la ville centre et la campagne. L’entre-deux, la banlieue, n’a aucun intérêt. Il n’est pas disposé à quitter son quartier pour s’agrandir ou maintenir son standing dans une ville dortoir de banlieue. Et s’il faut aller dans des quartiers qui ne sont ni forcément évidents, ni toujours très sûrs, et bien tant pis, ou plus exactement tant mieux. Si la bohème se revendique comme telle c’est dans la mixité ou plus exactement dans la cohabitation (surtout pas dans l’éducation des enfants). Rien de tel pour les bourgeois. Quitter la ville centre sous la pression du prix de l’immobilier n’a évidemment rien d’un choix. Mais quitte à partir, le bourgeois, contrairement au bobo, préfère partir pour une ville de banlieue conforme à l’idée qu’il se fait de la réussite, sans toutefois abandonner la nostalgie de la vie et des avantages offerts par la ville centre qu’il s’est vu contraint de quitter et qu’il rêve de retrouver un jour.

Deux conceptions de la ville et de la vie. Le bobo aime la ville socialement mélangée (quoi que jusqu’à un certain point et dans certaines limites), croit en une société pacifiée, où le politique se donne pour objectif « d’équilibrer le budget sans être obligé d’appliquer des restrictions, de réformer l’aide sociale sans porter préjudice à quiconque, de renforcer la lutte contre la drogue en proposant plus de crédits aux centres de réinsertion… » (3) Une attitude différente de celle du bourgeois qui, lui, souhaite que son environnement reflète sa réussite matérielle et pense que la compétition et la sélection constituent, de loin, la meilleure façon d’assurer une certaine équité. Ces conceptions trouvent logiquement des traductions politiques différentes. Le bobo est de gauche mais il peut également se reconnaître dans un candidat ambitionnant de réconcilier les deux camps. Ce qui le conduit à s’emmêler dans des contradictions dont il s’amuse parfois mais qu’il assume rarement. Un travers que connait plus rarement la conception bourgeoise de la ville et de la société, logiquement ancrée à droite…

Franck Gintrand – Global conseil

(1) Les Bobos me font mal – François d’Epenoux (2) Les BOBOS « Les bourgeois bohèmes » – David Brooks, p. 92 (3) idem, p. 286

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A lire

  • Les BOBOS « Les bourgeois bohèmes » – David Brooks : l’ouvrage fondateur
  • Les Bobos me font mal – Bourgeois bohèmes : minorité mal intégrée à qui l’on droite un peu gauche et une gauche maladroite – François d’Epenoux : violente diatribe contre ces bourgeois qui ne s’assument pas curieusement écrite par un publicitaire

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