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La stratégie de Jean-François Copé face aux accusations de conflit d'intérêt

Paru le 22 novembre 2010 | dans Stratégie et communication politiques
Rédigé par Franck Gintrand

Dans le droit fil des analyses thématiques engagées depuis 2006, le Fil rouge engage une réflexion sur les crises qui, un jour, ont menacé ou paru en mesure de compromettre la carrière d’un politique.

De la question du cumul des fonctions à celle du conflit d’intéret

Jean-François Copé mis en cause par Martin Hirsch a-t-il vraiment failli tout perdre sur la question du conflit d’intérêt ? La réponse est globalement négative sans être totalement affirmative…

Ce jour-là, certains ont souri à l’UMP. L’intelligent, le combatif, l’ambitieux, le bouillonnant président du groupe majoritaire Jean-François Copé venait d’être mis en cause dans le dernier livre de Martin Hirsch sur les conflits d’intérêt (1). Autre personnalité mentionnée par l’ancien Haut-Commissaire : Gérard Longuet, soupçonné (à demi mots) d’avoir financé l’achat d’une maison avec des timbres rares reçus en tant que ministre des Postes, ce que l’actuel responsable du groupe UMP au Sénat a nié en bloc. Il est vrai que Gérard Longuet n’est plus à une « affaire » près : plusieurs fois mis en examen et relaxé, il s’est vu récemment accusé par Mediapart d’avoir conseillé GDF-Suez plusieurs mois avant et après avoir été élu chef du groupe UMP au Sénat. En revanche, Jean-François Copé, lui, s’en était plutôt bien tiré jusqu’à présent. Mais cette situation relevait du miracle.

1. Une crise annoncée

Depuis qu’il a prêté serment devant la Cour d’appel de Paris, le président du groupe UMP travaille à temps partiel pour un des plus importants cabinets d’avocat sans y voir d’incompatibilité ni de menace pour sa carrière politique. Pourtant dès 2007, Capital.fr n’y avait pas été avec le dos de la cuiller en affirmant que ce travail permettrait à Jean-François Copé de « mettre son important carnet d’adresses au service de certains dossiers clés de ce cabinet international, qui est notamment le conseil… de l’Etat dans le projet de fusion entre GDF et Suez. » L’information ne suscite pourtant aucun émoi médiatique particulier, sinon sur le net. Jean-François Copé est tellement sûr de son droit qu’il participe même le 20 mars 2009 aux premières rencontres scientifiques de la résolution des conflits sur la relation avocat et médiateur. Ce n’est certes pas de conflits d’intérêt dont il s’agit mais il est quand même précisé que le député intervient « en tant que qu’avocat et médiateur ».

2. Un livre qui rend toute marche arrière plus difficile

Jean-François Copé réfléchit-il à se désengager du cabinet où il travaille depuis peu ? Si c’est le cas, il hésite trop et bientôt l’actualité ressert le couvert. Dans « Copé, l’homme pressé » publié en janvier dernier, les journalistes Frédéric Dumoulin (AFP) et Solenn de Royer (La Croix) affirment que Jean-François Copé s’est servi de son influence de président du groupe UMP à l’Assemblée nationale pour stopper une proposition de loi visant à fusionner les métiers d’avocats et de conseils en propriété industrielle, un texte auquel serait farouchement opposé son employeur. Est-il trop tard pour reculer et démissionner de son emploi privé sans admettre une « faute éthique » ? Jean-François Copé sous-estime-t-il l’orage qui s’annonce ? Après tout « Le monde selon K » de P. Péan, paru début 2009, traitant du même sujet concernant Bernard Kouchner, a mis en difficulté le ministre des affaires étrangères mais sans déboucher sur une démission.

3. Une mise en cause inévitable

Le fait est qu’en juin dernier, la situation de Jean-François Copé relève moins du « conflit d’intérêt » que d’un autre problème, à la fois plus bénin et plus ancien, le « cumul » des fonctions. Sur le site de Marianne, le bloggeur Slovar fait bien état d’un possible conflit d’intérêt concernant Jean-François Coppé mais s’attarde beaucoup plus sur la question de savoir si « La politique est-elle métier à plein temps ? » Pour un autre bloggeur, associé à Mediapart, Marie-Anne Kraft, lorsqu’il défend Eric Woerth, « Monsieur Copé est certainement un bon avocat en exerçant ici sa compétence mais fait malheureusement abstraction de toute une vérité à laquelle se doit un parlementaire soucieux du bon exercice de la république et de la démocratie, notamment de la séparation des pouvoirs, de l’interdiction de conflits d’intérêt évidents entre la sphère privée et la sphère publique » sans même relever que ce qu’elle reproche à Eric Woerth pourrait tout aussi bien s’appliquer… à Jean-François Copé. « La confiance dans les élites est telle qu’on pense qu’elles peuvent agir dans l’intérêt général, même si leurs deux hémisphères cérébraux sont guidés par deux intérêts différents ! » Citant Claude Géant, le secrétaire général de l’Elysée – qu’il égratigne par la même occasion -, Martin Hirsch ne fait donc que pousser Jean-François Coppé sur une pente déjà glissante.

4. Retournement de l’attaque

Parce que la défense c’est parfois (souvent) l’attaque, toute la stratégie de Jean-François Copé consiste à ne pas se justifier mais à consacrer l’essentiel de ses interventions à accuser Martin Hirsch. D’abord de conflit d’intérêt. Le responsable du groupe UMP aurait pu s’en tenir à répéter ce qu’il avait déjà par ailleurs affirmé : « Je ne traite aucune affaire qui concerne l’Etat, aucune affaire qui concerne mes anciennes responsabilités de ministre du Budget. Je ne fais que du droit privé, je ne suis quand même pas irresponsable » mais cela aurait inévitablement suscité des questions plus précises sans pour autant convaincre. Adepte du déplacement de terrain, Jean-François Copé rappelle donc sur Europe 1 que « [Martin Hirsh] a fait voter une loi qui avait pour vocation d’organiser le service civique facultatif qui prévoyait la création d’une agence. Et qui prévoyait également – à l’initiative de Martin Hirsch –  la rémunération de son personnel et les crédits alloués au fonctionnement de cette agence et de son directeur. Et qui est son directeur aujourd’hui ? Martin Hirsch… Et ça, c’est le plus joli des conflits d’intérêts et il n’en a pas parlé dans son livre ». On retrouve ici une tactique bien connu qui vise à faire de l’arroseur un arrosé ou du donneur de leçon un hypocrite et un menteur. Le seul problème c’est que l’argumentation de Jean-François Copé présente plusieurs faiblesses. D’abord ce n’est pas parce que Martin Hirsch est lui-même coupable de conflit d’intérêt que le cumul de deux fonctions potentiellement contradictoires par Jean-François Copé est admissible ou relativisé. Ensuite, si la loi a été votée, elle l’a été grâce aux députés UMP et de leur chef, Jean-François Copé lui-même. De deux choses l’une : ou Jean-François Copé n’a pas réalisé le problème que soulevait cette loi, ce qui est bien entendu impossible,  ou il n’a pas estimé qu’elle constituait un problème dans la mesure où le conflit d’intérêt n’avait finalement rien d’évident, ce qui est le plus probable.

5. Extension du domaine de la contre-attaque

Plutôt que de s’en tenir à cette seule argumentation (quelle que soit ses limites), Jean-François Copé change de terrain en accusant le 26 septembre Martin Hirsh de délation. Il déclare sur iTélé : « En lisant ce livre, je me suis demandé si, sans peut-être s’en rendre compte, il se livrait à un exercice de délation, qui n’est pas tout à fait à l’honneur de quelqu’un qui a sa qualité ». Précisant sa pensée, il ajoute : »Il n’a rien vérifié. Il balance des noms aux piranhas en se disant : moi de toutes façons, avec la carrière que j’ai auprès d’Emmaüs, je ne risque rien ». Le terme de délation est fort. A la différence, de la dénonciation qui peut constituer un acte citoyen, la délation est l’arme des lâches (selon Copé, Hirsch « ne risque rien »), une arme qu’ils utilisent dans l’intention de nuire ou pour leur propre compte. Le premier des délateurs est Judas. Et la période la plus noire de la délation, celle de la seconde guerre mondiale. Ce qui conduit Copé à s’insurger : « Il se trouve que Martin Hirsch et moi nous avons un point commun que nous avons découvert en parlant : ses parents, comme mon père pendant la guerre, ont été sauvés par des Justes (…) Quand on a cette culture familiale, je ne dis pas que cela commande des obligations, chacun choisit sa vie comme il le peut, et ce n’est pas moi qui donnerait des leçons de morale. Je dis simplement que l’on ne peut pas vivre les choses de la même manière ».

6. Recadrage et retour à l’envoyeur

Le parallèle fait sursauter. Surtout à gauche, il est vrai. Mais Jean-François Copé sent très vite la nécessité de mettre un peu d’ordre dans son discours et de hiérarchiser ses arguments. Le jour-même, il accorde une interview au Monde pour faire passer un message : oui, Martin Hirsch est mal placé pour donner des leçons de vertus, non ce n’est pas un délateur. Simplement « en lisant son livre, [Jean-François Copé] [s’est] demandé si, sans peut-être s’en rendre compte, il ne se livrait pas à un exercice de délation. » La nuance est effectivement importante. Dans les faits, personne ne note que la situation de Hirsch a été créée, ou du moins, validée par le gouvernement. Et c’est désormais au tour de Martin Hirsch de se trouver en position d’accusé. Le résultat est double. D’abord, il conduit le responsable de l’agence à se justifier, ce qui, on le sait, est par définition une position inconfortable. Ensuite, la donne change radicalement sur internet. En l’espace de quelques heures, les liens affichant « Hirsch met en cause Copé » se transforment en « Copé accuse Hirsch de conflit d’intérêt ». Le raz-de-marée médiatique suscitée par la contre-attaque de Jean-François Copé est tel que la charge de Hirsch se trouve reléguée très loin dans le moteur de recherche Google. Autre conséquence : à l’exception du microcosme politique et médiatique, plus personne ne comprend vraiment rien à l’affaire…

7. Institutions et opinions : une sensibilité variable aux conflits d’intérêt

Avec la question des avantages matériels liés aux fonctions dirigeantes, le conflit d’intérêt est devenu le grand sujet journalistique, en lieu et place des affaires de corruption, aujourd’hui plus rares. Le sujet touche la sphère publique, mais pas seulement (2). Surtout, l’accusation n’a pas systématiquement les mêmes effets dévastateurs. Elle est incontestablement rédhibitoire pour Eric Woerth soupçonné d’avoir mis à profit sa situation de ministre et de trésorier de l’UMP pour  développer des relations troubles avec Liliane Betancourt. Elle coûte sa place encore de président du conseil de surveillance du Monde à Alain Minc cloué au pilori pour avoir entretenu un certain flou (à moins que ce ne soit un flou certain) entre ses activités privées et son engagement au service du plus célèbre journal français. Les relations publiques-privées entre journalistes et politiques ne sont plus tolérées (à quelques exceptions près). Mais le conflit d’intérêt est souvent ressenti comme véniel. Bernard Kouchner s’est (relativement bien) sorti de la tempête médiatique soulevée par le livre que lui a récemment consacré Pierre Péan. Lui aussi a d’ailleurs recouru au point de Godwin (3), avec le soutien de toute une partie de la presse et l’avantage que confère inévitablement un extraordinaire capital de popularité. A tort ou à raison, la contradiction entre ses différentes fonctions n’a pas semblé si grave. Surtout, à l’inverse de l’affaire Worth-Betancourt, l’affaire n’a jamais soulevé la question particulièrement sensible des passe-droits, un soupçon devenu insupportable dans une période où une grande partie de la population a le sentiment de ramer dans la soute pendant que sur le ponton la vie continue comme avant la crise.

Le principal enseignement de cette polémique est finalement assez simple : le conflit d’intérêt ne peut donner lieu à une « affaire » que s’il met en cause un responsable politique de premier plan ayant bénéficié de privilèges injustiables. Jean-François Copé n’exerçant aucune fonction gouvernementale, ni n’ayant à ce jour bénéficié d’aucun privilège particulier,  ne pouvait, a priori, intéresser durablement la presse.

Mais il est toujours facile de faire de la prévision un art du rétroviseur. Que N. Sarkozy ait demandé à Jean-François Copé d’abandonner ses activités professionnelles pour accéder à la tête de l’UMP, que Frédéric Lebvre ait du s’engager à renoncer à sa charge d’avocat et à vendre ses parts dans des sociétés de conseil pour devenir ministre ou que François Fillon se soit opposé à l’entrée de Gérard Longuet au gouvernement suite aux accusations de Mediapart, prouve, s’il en était besoin, que le conflit d’intérêt n’est plus le péché véniel d’autrefois. 

(1) Pour en finir avec les conflits d’intérêts, Éditions Stock, 2010 (2) Le conflit d’intérêts fait la une des médias (3) Discours politiques : accusation de totalitarisme, point de Godwin et vision manichéenne du monde

Franck Gintrand – « Le jour où une carrière politique peut basculer » (série d’analyses en cours)

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