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Un exemple de binôme concurrentiel : la rivalité Jean-François Copé – Xavier Bertrand

Paru le 30 octobre 2010 | dans Stratégie et communication politiques
Rédigé par Franck Gintrand

Une chaise pour deux

Même niveau de responsabilité, même camp politique, même ambition : Jean-François Copé et Xavier Bertrand fournissent un nouvel exemple des « frères ennemis » que tout finit par opposer dans leur rapport au pouvoir, comme dans leur personnalité.

La rivalité entre Jean-François Copé  et Xavier Bertrand se fonde sur une ambition commune à exercer un jour la fonction présidentielle (ambition assumée par le premier, implicite chez le second) et sur leur relation avec Nicolas Sarkozy. C’est la nature de ce rapport qui fait du responsable de l’UMP un « bon élève », et du chef de la majorité parlementaire un « soutien critique », deux profils qui rappellent la concurrence entre Raymond Barre et Jacques Chirac ou entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy. A chaque fois les différences s’accentuent, chaque concurrent simplifiant progressivement son positionnement pour se concentrer sur ce qu’il juge être son avantage décisif.

Le profil du « bon élève » met autant en valeur des qualités qu’il ne définit en creux les insuffisances et les défauts du « mauvais élève ». Dans  un monde structuré par l’autorité et l’obéissance, le « bon élève » se reconnait à sa capacité à se concentrer sur l’essentiel, ses résultats et son respect des convenances quand le « mauvais «élève », lui, peut se  manifester par la médiocrité de son travail mais aussi par la volonté de perturber une autorité qu’il rêve de conquérir.  Ce jeu de positionnement mettant en évidence autant de qualités chez l’un que de défauts chez l’autre fonctionne de façon identique pour le profil du « soutien critique ». Traitant d’égal à égal, le « soutien critique » estime ne devoir sa position qu’à lui-même, apporte le bataillon de ses fidèles, se prévaut de l’adhésion de l’opinion, ambitionne d’enrichir le processus de décision de ses idées et de sa contribution. Autant de caractéristiques qui en font l’exact opposé du « fidèle soldat », certes utile dans la mise en œuvre, mais parfaitement secondaire dans la prise de décision.

Que ces profils soient murement réfléchis ou non n’a finalement pas grande importance. Le jeu de rôle permet la reconnaissance réciproque de deux ambitions et la réduction du champ concurrentiel au strict minimum. Peu importe aussi que les profils du « bon élève » et du « soutien critique » confinent à la caricature, que l’un agace quand l’autre irrite. Seule compte la cohérence du comportement. Rien ne serait plus contre-productif que de brouiller ou casser une image pour tenter de la nuancer ou d’en construire une autre. Une image, quelle qu’elle soit, ne se crée pas. Elle résulte bien souvent de la rencontre d’une personnalité et d’un contexte et ce n’est qu’à la faveur d’un changement de personnalité ou de contexte que les cartes peuvent être rebattues.

Même si son personnage peut sembler à la longue trop lisse, Xavier Bertrand n’a d’autre choix que de cultiver son image de fidèle du président de la république pour continuer à bénéficier de ce capital de confiance  qui fait défaut à Jean-François Copé. De son côté, Jean-François Copé ne peut faire autrement que de continuer à se démarquer. Ce rôle est par définition plus complexe que celui du « bon élève ». L’équilibre entre le soutien et la critique est fragile. Il oblige à des réajustements réguliers et des infléchissements périodiques. Mais pour le président du groupe UMP à l’Assemblée, c’est la seule façon de reléguer Xavier Bertrand au rang de simple exécutant, certes important mais pas incontournable, et de faire reposer sa relation au président de la république sur le rapport de force, le seul qu’il estime pertinent vis-à-vis de Nicolas Sarkozy.

Le binôme concurrentiel étant posé, chacun n’a plus qu’à jouer sa partition en prenant systématiquement le contre-pied de l’autre. Sur un plan politique, la marge est étroite. La différenciation ne peut, encore une fois, s’opérer que par rapport au président de la république et n’être qu’une question de degré. Mais elle suffit pour se démarquer. Xavier admet sans le dire son statut de « chouchou » tandis que Jean-François prend soin de déclarer : « je ne fais partie du Sarkoland » (c’était en janvier dernier).

Au niveau personnel, tout ne peut que les opposer. Les interviews accordée par l’un et par l’autre au magasine GQ, à un an d’écart, en fournissent un bon exemple. Xavier admet avoir été un « bon élève » mais ne dit rien de personnel sur sa jeunesse. Jean-François n’évoque ni sa scolarité, ni ses études mais met un point d’honneur à parler de ses soirées passées au Caca’s club, au Bus palladium et au Palace pour « draguer les filles ». Xavier vient du privé où il exerçait la profession d’agent d’assurance. Avocat, Jean-François  ne voit pas pourquoi il ne cumulerait pas cette activité avec celle de responsable politique. Côté loisirs, Jean-François lit cinq  livres en même temps dont un Amin Maalouf et un Musset. Xavier n’arrête pas d’acheter des livres qu’il n’a pas le temps de lire mais se dit amoureux du Chat, passionné par Largo Winch, branché « XIII », fan de Blueberry et de Buck Danny… Le premier pense que Michaël Moore est un « mec très créatif », le second dit avoir adoré « Les dents de la mer » (le livre, beaucoup moins le film). Jean-François aime jouer du jazz et de la bossa avec des copains quand Xavier, lui, se change les idées en faisant de la moto. Enfin, Jean-François est pote avec Beigbeder ce qui est branché, Xavier pas vraiment. Mais, après tout, n’a-t-il pas déclaré un jour que « se faire traiter de plouc, c’est un compliment » ? (1)

Impossible de ne pas penser à Giscard, le monarque, et Chirac, tapant le cul des vaches, à Juppé, le bourgeois technocrate, et Seguin, le  gaulliste social, à Villepin l’aristocrate et Sarkozy le populiste. De telles oppositions simplifient à outrance la réalité. Aucune importance : c’est leur fonction. Le pouvoir ne peut fonctionner qu’en divisant les prétendants et les médias ne peuvent exister sans histoire simple à raconter.

Mais le binôme concurrentiel n’est pas figé pour l’éternité. Que l’un vienne à tomber du fait d’un scandale (une défaite électorale n’étant jamais rédhibitoire) ou qu’une nouvelle personnalité s’impose comme un successeur possible (et en partie légitime au niveau du parti, car c’est là que se joue d’abord une présidentielle), le binôme ne peut qu’exploser. Un des deux quitte jeu, permettant à l’autre de reconfigurer son profil. A moins que changement ne redistribue complètement les cartes, relègue les deux en deuxième division et fasse apparaître un nouveau binôme. Ne serait-ce que pour cette raison, les destins de Jean-François Copé et Xavier Bertrand sont plus liés que les apparence de la concurrence pourraient le laisser penser, voire qu’ils ne l’imaginent eux-mêmes.

Tout au plus peut-on remarquer qu’en dépit de leur caractère rassurant, les « bons élèves » finissent mal en général. Barre, Rocard, Fabius, Juppé, Villepin constituent l’exemple même de ces personnalités respectueuses de l’autorité (même in fine comme Rocard) qui ont sans doute surestimé l’importance du travail dans la reconnaissance politique et trébuché sur la dernière marche. Tandis que des personnalités pariant beaucoup plus sur le rapport de force avec le pouvoir en place, comme Mitterrand, Chirac ou Sarkozy, ont réussi eux à concrétiser leur rêve (2). Une raison supplémentaire d’y croire pour Jean-François Copé ? Peut-être. Un motif de réflexion pour Xavier Bertrand ? Surement.

(1) Interview de Xavier Bertrand par Frédéric Beigbeder – GQ – janvier 2009 / Interview de Jean-François Copé par Frédéric Beigbeder – GQ – janvier 2010; (2) Bayrou constitue une exception à la règle. Mais elle s’explique : contrairement à ceux qui sont devenus un jour présidents, Bayrou n’est aujourd’hui ni le « bon élève », ni le « soutien actif » de personne mais « l’opposant » de tout le monde.

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