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La figure du "couple politique" : Pénélope et François Fillon par Jacques Witt pour Paris-Match

Paru le 17 octobre 2010 | dans Images du pouvoir
Rédigé par Franck Gintrand

Comment le politique se met-il en scène à travers la photographie de presse ? Du du 30 septembre au 15 décembre 2010, le Fil rouge analyse 12 photographies de Paris-Match, à raison d’une à deux photographies par semaine, avant d’en tirer les enseignements généraux début 2011.

La fin du héros solitaire

fillon paris match

Accusée par les « services du premier ministre » de faire passer une photographie ancienne du couple Fillon pour un cliché récent et un simple entretien pour un véritable reportage (1), la une de Paris-Match signe surtout la fin irrémédiable du politique en tant que héros solitaire. Si l’union fait plus que jamais la force, c’est désormais celle du couple. Un pas supplémentaire vers la peopolisation de la politique.

Depuis les Kennedy, la figure du couple est devenue un grand classique de la photographie politique. Reflet d’une époque et d’une personnalité, exprimant la complémentarité et la stabilité, y compris, voire surtout dans les périodes les plus agitées, l’image du couple humanise le pouvoir et garantit son équilibre psychologique. Elle relève d’un exercice obligé qui exclut trop d’intensité et d’originalité pour privilégier une  forme relativement stéréotypée.

La photographie du couple Fillon s’inscrit dans la droite ligne de l’iconographie la plus traditionnelle du pouvoir : sans originalité et sans passion, mue par la sérénité et la retenue d’un premier ministre apprécié pour sa modération et sa fermeté. Une photographie en adéquation avec la personnalité de François Fillon. Pas people du tout mais policée comme il se doit. Peut-être même trop.

Et pourtant… Alors que cette photographie n’a pas grand intérêt, Paris-Match lui confère un sens multiple en l’insérant dans l’actualité et en comparant le couple Fillon avec d’autres « couples de pouvoir ».

Titrée « Pénélope et François Fillon. Sereins en pleine tourmente », la photographie d’un couple se promenant à la campagne pendant que les manifestations se multiplient en ville donne l’image d’un responsable politique déconnecté des réalités quotidiennes des Français. Et c’est sans doute cette image renvoyant dans l’inconscient collectif à Louis XVI et Marie-Antoinette qui a conduit François Fillon a réagir le jour même de la parution pour dénoncer la méthode consistant à présenter une photographie datée de 2007 comme si elle avait été prise ces derniers jours.

Impossible de ne pas penser aussi en regardant la une de Paris-Match au prochain remaniement qui pourrait bien voir le remplacement de François Fillon. Cette seconde lecture ne contredit d’ailleurs pas la première. Sans que cela soit jamais explicité, la photographie montre un homme d’Etat qui s’apprête à faire sa traversée du désert et prend date pour l’avenir. Sourira bien qui sourira le dernier, semble nous dire le couple Fillon. Ce calme, cette sérénité, cette capacité d’apaisement face aux épreuves et aux tensions, cette fidélité revendiquée (et réaffirmée par la présence du chien), toutes ces qualités qui font tant défaut à Nicolas Sarkozy, les Français pourraient bien les regretter très rapidement.

Car c’est bien à une certaine image du « couple de pouvoir » que souhaite renvoyer in fine la photographie de Paris-Match. La tenue et la pose peuvent être décontractées, l’image de la femme de François Fillon, vêtue comme son mari, soignée et naturelle avec ses cheveux blancs, exprime la maturité d’un homme que ne fascine ni les mannequins, ni les femmes connues mais aussi la modestie d’une épouse qui ne fait carrière, ni à titre personnel, ni à travers son mari. C’est ici que réside la différence fondamentale avec d’autres couples que Paris-Match décrit soudé par une même passion du pouvoir : Jean-Louis Borloo et Béatrice Schönberg, Bernard Kouchner et Christine Ockrent, Bernadette et Jacques Chirac, Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair, certains couples brillant dans ce tableau par leur absence : Nicolas et Carla Sarkozy, François Hollande et sa nouvelle compagne, Ségolène Royal et de son compagnon…

Comme si la politique française était irrémédiablement entrée dans l’ère du couple. Comme si l’idée même qu’un candidat à la présidentielle puisse se présenter seul, sans sa compagne ou son compagnon, était devenue impensable. Le simple fait que François Hollande, dont l’image était jusqu’à présent celle d’un homme plutôt réservé sur sa vie privée, décide d’afficher son « nouvel amour » dans Gala (2) montre à quel point les codes de la communication politique ont basculé dans une nouvelle ère. Quelle personnalité cette nouvelle étape de la pipolisation de la presse politique peut-elle avantager ou affaiblir ? C’est toute la question.

(1) Suite au communiqué des services du premier ministre, Paris-Match a retiré la photographie des Fillon de son site internet (2) « Amoureux et heureux, l’ex-patron du PS livre ses projets » – un article de Gala : résumé Ici

Franck Gintrand – « La mise en scène de la vie politique par la photographie : l’exemple de Paris-match »

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