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Portrait de "premier ministre hypothétique" : Jean-Louis Borloo par Alvaro Canovas pour Paris-Match

Paru le 8 octobre 2010 | dans Images du pouvoir
Rédigé par Franck Gintrand

Comment le politique se met-il en scène à travers la photographie de presse ? Du du 30 septembre au 15 décembre 2010, le Fil rouge analyse 12 photographies de Paris-Match, à raison d’une à deux photographies par semaine, avant d’en tirer les enseignements généraux début 2011.

Première photographie officielle d’un possible premier ministre

Comment convaincre le Président de vous nommer Premier ministre sans donner le sentiment de vouloir vous imposer ? Pour Jean-Louis Borloo, Alvaro Canovas s’est essayé à cet exercice aussi inédit que délicat : faire la première photographie officielle d’un hypothétique – et rien qu’hypothétique – premier ministre (1).

Pour Jean-Louis Borloo, l’exercice est à haut risque. Il ne suffit pas de représenter un intérêt stratégique pour Nicolas Sarkozy (en l’occurrence, la capacité à représenter l’électorat de centre droit), ni même de dévoiler ses intentions et d’affirmer ses qualités personnelles par la voix de son entourage ou de la presse en évitant toute déclaration trop explicite. Encore faut-il incarner plus qu’un simple ministre sans jamais apparaître comme un premier ministre de fait ou un président bis. Toute la question est de savoir comment. La photographie  de Alvaro Canovas publiée par Paris-Match opte, assez logiquement, pour un subtil et difficile équilibre entre des éléments contradictoires.  

Concernant le cadrage, l’homme affirme sa candidature en figurant seul sur la photographie. Mais celle-ci évite le plan trop rapproché qui renverrait à la photographie officielle d’un président de la république ou à un visuel de campagne. L’enjeu n’est pas une élection mais une nomination. Le choix d’une photographie en pied coupe court à la complexité inhérente – et souvent trop ambigüe – des solutions intermédiaires. Elle est également motivée par le choix de montrer Jean-Louis Borloo marchant vers l’objectif. La symbolique est évidente : si l’ambition est affichée et revandiquée, elle ne préjuge en rien du résultat.

L’environnement est solennel. Mais pas trop non plus. L’intérieur d’un palais, avec ses dorures, est logiquement exclu sous peine de faire du premier ministre potentiel un premier ministre de fait. Matignon peut être évoqué mais de façon lointaine. Au sens littéral comme au sens propre, ce qui est le cas ici : le bâtiment du ministère se dessine au fond du jardin.

Le regard est direct. Dirigé ailleurs, il pourrait paraître fuyant ou, ce qui ne serait pas mieux, visionnaire, un attribut par définition exclusif de la fonction présidentielle. Compte tenu de l’éloignement physique, le regard ne donne pas non plus le sentiment de solliciter la confiance des Français, ce qui serait un contresens absolu dès lors que la confiance ne peut procéder que du président, et de lui seul.

Symbole d’affirmation tranquille et de proximité vis-à-vis des autres, le sourire est un attribut essentiel. Il ne doit pas être affirmé sous peine de paraître trop confiant, mais tout juste dessiné. En évitant le risque d’être ironique ou moqueur. Autant de contraintes qui se traduisent souvent par un manque de naturel, une légère crispation ou un plissement des yeux. Ce qui est le cas ici mais la difficulté de l’exercice est globalement plutôt bien surmontée.

Si le costume clair peut aller à un ministre, seul le costumesombre sied à un premier ministre. Tel est le choix de Jean-Louis Borloo. Mais l’astuce de la cravate verte prouve qu’il ne prétend pas (encore) exercer la fonction.

Les mains ? Un vrai dilemme. Les bras croisés, signe réel ou supposé de fermeture, sont exclus.  Les deux mains dans les poches ? L’attitude est beaucoup trop familière. Exclues aussi des postures trop régaliennes (même si paradoxalement elles symbolisent autant l’ordre que la soumission) comme les mains derrière le dos – une option retenue pour la photographie officielle de Jacques Chirac - ou les bras détendus le long du torse, au garde à vous – le choix de Nicolas Sarkozy pour sa photographie officielle. Résultat : Jean-Louis Borloo met la main gauche dans la poche tandis que l’autre tient sa fameuse paire de lunette (2). Un choix par défaut en somme, mais que faire d’autre ?

Reste l’attitude corporelle. La position debout et hiératique incarne le pouvoir établi, sinon l’essence même du pouvoir suprême.  La position assise – qui dit littéralement son sens symbolique – est inenvisageable. Reste la position debout en marche. Sans doute l’exercice le plus difficile qui soit. Sauf à procéder à des centaines de clichés (sans garantie de résultat pour autant), il est techniquement impossible de demander à quiconque de marcher tout en ayant le bon regard et le bon sourire. Trop mimée, la marche n’est absolument pas crédible ou risque de déséquilibrer le corps. Il faut donc marcher mais très lentement. Et réussir le mouvement. Car cette marche est une démarche : celle d’un premier ministre candidat à la fois déterminé à affirmer sa légitimité mais conscient que rien n’est gagné.

Hypothètique premier ministre, il est. Hyppothétique premier ministre, il doit rester. Ca tombe bien : selon un sondage Ifop pour le Journal du dimanche (3), 60% des Français pensent que Jean-Louis Borloo ne ferait pas un bon premier ministre. Le suspens est donc intact. Le restera-t-il jusqu’au bout ? C’est en fait toute la question.

(1) Paris-Match, 7-14 octobre 2010 – « Matignon : l’hypotèse Borloo » – Article consultable Ici ; (2) Comme de nombreux porteurs de lunette, Jean-Louis Borloo aime à jouer avec les siennes, sur le nez ou avec les mains. Illustration par l’exemple Ici ; (3) Borloo se rapproche de Matignon : résultats et analyse du sondage Ifop Ici

Franck Gintrand – « La mise en scène de la vie politique par la photographie : l’exemple de Paris-match »

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