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Allégorie de "la république en état d’alerte" : Brice Hortefeux par Philippe Petit pour Paris-match

Paru le 4 octobre 2010 | dans Images du pouvoir
Rédigé par Franck Gintrand

Comment le politique se met-il en scène à travers la photographie de presse ? Du du 30 septembre au 15 décembre 2010, le Fil rouge analyse 12 photographies de Paris-Match, à raison d’une à deux photographies par semaine, avant d’en tirer les enseignements généraux début 2011.

Une composition particulièrement complexe et parfaitement pensé.

Face à la menace terroriste, « La république en état d’alerte » (1) parvient à rassurer sans minimiser le danger et dramatiser sans inquiéter en choisissant d’illustrer des titres anxiogènes par une – presque - banale réunion de travail.

D’abord la menace n’est ni symbolisée, ni même suggérée par l’image. Pas de militaire, ni de policier en uniforme. Juste des civils. La scène pourrait être celle d’une banale séance de travail dans un palais de la République. En fait, l’importance de la réunion ne prend tout son sens qu’au regard du titre de l’article, « La république en état d’alerte » sur la page gauche, mais aussi, sur la page de droite, du sous-titre en lettre capitale désignant l’objet de cette mobilisation : « terrorisme ». Déjà tout est dit : la menace est terrible et les pouvoirs publics sont sur le pont. Sans agitation. Mais avec tout le sérieux que requiert une situation aussi grave.

Placé sous le ministre, le mot « terrorisme » appelle la mobilisation au « sommet du pouvoir », une mobilisation que le nombre d’acteurs mis en scène caractérise parfaitement. Cinq au total. Ni trop. Ni trop peu. Le cercle est assez large pour faire travailler des profils, des expériences et des compétences complémentaires. Mais il est assez restreint pour une réunion qui se veut  »au sommet ». Qui plus est, chacun des personnages semble être d’un âge suffisamment avancé pour traiter d’une question aussi grave que la sécurité des Français.

Enfin, la scène désigne un moment bien particulier. Il s’agit d’une réunion de travail, non d’un brief ou d’une commande. Le ministre ne prend aucune décision. Il n’ordonne aucune action. Laisser entendre le contraire supposerait que le journal ait assisté au lancement d’une opération contre un danger imminent et identifié. Tel n’est évidemment pas le message que souhaite faire passer la photo de Philippe Petit. Le danger comporte une probabilité certes élevée mais il n’est, pour l’instant, qu’hypothétique. Il pèse lourdement sur les sites touristiques - « notamment la tour Eiffel » – (ce qui permet de le circonscrire) mais n’exclut aucun scénario d’attentat autrement plus inquiétant dans le métro, un train ou un avion.

Bref,  le ministre ne sait rien. En tout cas rien de certain. Ce qui le conduit à la seule attitude responsable : il n’exclut rien. Sa posture, qui rompt avec les conventions habituelles, symbolise à elle-seule le pouvoir en alerte, la vigilance renforcée de l’Etat. La photographie ne montre pas Brice Hortefeux derrière son bureau mais autour d’une table de réunion. La place unique, celle qui devrait en théorie lui revenir, est dévolue à un des membres de son équipe qui l’écoute attentivement, comme deux autres fonctionnaires, lire un document aux côtés d’un autre homme tandis qu’un dernier placé derrière eux semble répondre à ses demandes d’éclaircissement. Là encore, cette note de quelques pages ne revêt aucun caractère exceptionnel. D’autres dossiers reposent sur la table, ni trop volumineux, ni trop légers, mais soigneusement empilés.

Cette composition, éminemment complexe et parfaitement pensée, n’évite pas quelques erreurs. Le ministre aurait eu avantage à être en chemise, et non en veste, pour montrer la priorité donnée à l’efficacité sur le protocole. Or cette posture est curieusement celle d’un de ses subordonnés. Les lecteurs attentifs remarqueront même un élastique entourant le pouce et l’index de  l’homme faisant face au ministre, par ailleurs curieusement assis au rebord de sa chaise, marque s’il en est d’une certaine nervosité ou d’une solide envie de partir. Mais ces quelques réserves ne doivent pas faire oublier l’essentiel : cette photographie est un indéniable travail d’artiste et… de communicant.

(1) Paris-Match 30 septembre – 6 octobre 2010

NB : la photographie n’étant plus disponible sur le site internet de Paris-Match, nous proposons ici une reproduction presque complète de la double page.

Franck Gintrand – « La mise en scène de la vie politique par la photographie : l’exemple de Paris-match »

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