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Gestion politique des émeutes urbaines (en 2005 et 2010) : la question cruciale du qui dit quoi

Paru le 31 août 2010 | dans Crises politiques
Rédigé par Franck Gintrand

Durant le mois d’août, le Fil rouge revient sur des événements qui ont marqué l’histoire de la communication de crise, en comparant à chaque fois deux exemples présentant une problématique similaire. 

Mais qui joue le rôle de président et celui de premier ministre ?

En 2005 et 2009, des jeunes décèdent lors de tentatives d’interpellation, des cités s’enflamment, les forces de l’ordre sont prises pour cible. Dans les deux cas, l’exécutif réagit en jouant à la fois la fermeté et l’apaisement. L’opinion apprécie en 2005 mais reste dubitative en 2010. Effet d’usure du discours sécuritaire mais aussi d’une inversion des rôles au sommet de l’Etat.

Mêmes évènements déclenchants

 Le 27 octobre 2005, la brigade anticriminalité de Clichy-sous-bois cherche à interpeller des suspects suite à un vol. Trois jeunes, cherchant à échapper au contrôle, se cachent alors dans un poste de transformation EDF et se font électrocuter : deux d’entre eux (Bouna Traoré, 15 ans, et Zyed Benna, 17 ans) meurent sur le coup tandis que le troisième est grièvement blessé.

Cinq ans plus tard, presque jour pour jour, deux hommes braquent un casino à Uriage-les-bains dans l’Isère et se font poursuivre par la police. Des échanges de tirs ont lieu dans la nuit du jeudi 15 au vendredi 16 octobre 2010. Les deux hommes abandonnent la voiture et leur butin et prennent la fuite à pied. L’un d’eux, Karim Boudouda, 27 ans, continue de tirer sur les policiers et se fait abattre.

Mêmes violences urbaines

Dés la nuit tombée, des émeutes éclatent à Clichy-sous-bois, des émeutiers tirent à balle réelle sur des CRS alors que des gendarmes et sapeurs-pompiers se font attaquer. Les violences se propagent dans plusieurs cités d’Ile-de-France puis partout dans le pays : 300 communes, dans 17 régions françaises sont touchées par des émeutes. L’état d’urgence est décrété par Jacques Chirac le 8 novembre. La situation revient à la normale vers le 17 novembre, soit trois semaines après la mort des deux jeunes.

En 2010, la flambée de violence dure moins longtemps. Elle n’en est pas moins impressionnante. Les incidents d’abord limités au quartier de Karim Boudouda, la Villeneuve, s’étendent au reste de la ville. Des policiers se font tirés dessus et sont menacés de représailles. Après trois nuits de violences, le calme revient à Grenoble. Le samedi 17, le Ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux se rend à Grenoble, où il affirme vouloir « rétablir l’ordre public par tous les moyens ». 

Même réaction de N. Sarkozy

En 2005, Nicolas Sarkozy est Ministre de l’Intérieur. Le 8 novembre 2005, lors d’une séance de Questions au Gouvernement à l’Assemblée Nationale, Nicolas Sarkozy affirme avoir « demandé aux préfets que les étrangers, qui sont en situation régulière ou irrégulière, qui ont fait l’objet d’une condamnation, soient expulsés sans délai de notre territoire, y compris ceux qui ont un titre de séjour. ». Il s’inscrit ainsi dans la continuité de son discours ferme sur la sécurité : en juin 2005, à la Cité des 4000 de La Courneuve, il avait suscité la polémique en disant vouloir nettoyer les « racailles » au « Karcher ». Deux jours avant le début des émeutes, le 25 octobre 2005, Nicolas Sarkozy s’était rendu en banlieue, à Argenteuil, où il avait fait face à des sifflets et quolibets et avait déclaré à des riverains : «Vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racaille ? Eh bien, on va vous en débarrasser !».

Après les violences de Grenoble de juillet 2010, Sarkozy utilise les mêmes méthodes qu’en 2005. Dans son discours de Grenoble du 30 juillet 2010, il présente une série de mesures visant à favoriser la sécurité, après avoir limogé l’ancien Préfet Albert Dupuy, remplacé par un ancien haut gradé de police, Eric Le Douaron. Les mesures pour renforcer la sécurité sont les suivantes : contrôle par bracelet électronique des délinquants multirécidivistes pendant plusieurs années après la fin de leur peine ; retrait de la nationalité française aux ressortissants d’origine étrangère coupables de polygamie ou d’incitation à l’excision ; instauration d’une peine incompressible de 30 ans de prison pour les assassins de policiers et de gendarmes ; démantèlement de camps illégaux de Roms ; retrait de la nationalité française pour les délinquants d’origine étrangère en cas d’atteinte à la vie d’un policier ou d’un gendarme ; installation de 60.000 caméras de vidéosurveillance d’ici à 2012 ; et enfin la condamnation à 2 ans de prison pour les parents de mineurs délinquants en cas de non respect par ces derniers des injonctions de la justice.

Les autres responsables de l’exécutif appellent à l’apaisement

En 2005, les annonces de N. Sarkozy sont contrebalancées par des déclarations plus modérées de la part du Premier Ministre Dominique de Villepin et du président de la République Jacques Chirac. Ce dernier s’adresse directement aux français au cours d’une allocution télévisée qui réunit pas moins de 20 millions de téléspectateurs, où il dit vouloir prolonger de trois mois l’état d’urgence, « une mesure de précaution et de protection », invoquant avant tout le respect de la loi. Villepin, de son côté, annonce vouloir réserver 20.000 contrats d’avenir aux jeunes de banlieue.

N. Sarkozy sort renforcé de la crise en 2005 mais pas en 2010

En 2005, la gestion de la crise est saluée par l’opinion et les principaux responsables politiques en bénéficient. La cote de popularité de Sarkozy s’établit à 63% (+11), celle de Villepin à 58% (+7) et celle de Chirac à 39% (+6). La popularité de Sarkozy lui permettant d’accéder deux ans plus tard à la tête de l’Etat.

En 2010, la gestion de la crise est perçue différemment. Si ces mesures semblent plébiscitées par une très grande majorité des français (selon un sondage Ifop-Le Figaro du 5 août 2010), la cote de popularité de Sarkozy n’en bénéficie pas pour autant : selon les sondages, elle atteint au mieux 36% (soit + 2 points, Sondage Ifop-JDD du 21 août), et au pire 34% (-1 point, sondage Ipsos-Le Point).

Premier enseignement : grâce à une répartition des rôles au sommet de l’Etat, ces accès de violence n’ébranlent pas l’exécutif. Ni le président, ni le premier ministre ne sont tenus responsables des émeutes. Ils paraissent même avoir plutôt bien fait face aux événements.

Deuxième enseignement : le couple exécutif sort  renforcé de la crise en 2005 mais n’en tire aucun bénéfice en 2010. Faut-il y voir la conséquence d’une certaine usure du discours sécuritaire ? En partie seulement. Car si les Français ne constatent pas d’amélioration en matière de sécurité, ils adhérent tout de même largement aux mesures annoncées par N. Sarkozy à Grenoble.  Théoriquement le président aurait dû en tirer partie.

Le problème c’est que la gestion de la crise n’a pas été menée de la même façon en 2005 et 2010. En 2005, c’est le président qui appelle à l’apaisement. En 2010, c’est le premier ministre qui déclare que « La lutte contre l’immigration irrégulière ne doit pas être instrumentalisée de part et d’autre ». Cette inversion des rôles est-elle perçue comme la plus logique et la plus cohérente ? Vraisemblablement non et c’est ce que souligne à sa façon la réaction particulièrement dubitative de l’opinion publique vis-à-vis de N. sarkozy.

Franck Gintrand – « Mieux comprendre les enjeux de la communication de crise : 12 analyses comparées« 

 

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