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Grippe aviaire et grippe A (en 2005 et 2009) : du principe de précaution à la suspicion généralisée

Paru le 27 août 2010 | dans Crises
Rédigé par Franck Gintrand

Durant le mois d’août, le Fil rouge revient sur des événements qui ont marqué l’histoire de la communication de crise, en comparant à chaque fois deux exemples présentant une problématique similaire. 

Et si le remède était pire que le mal… éventuel ?

H5N1, H1N1, deux crises sanitaires, des prévisions alarmistes, une mobilisation impressionnante des pouvoirs publics et des autorités sanitaires mais deux réactions très différentes de l’opinion publique française. Dans le cas de la grippe aviaire, le principe de précaution bénéficie d’une large unanimité. Dans le cas de la grippe A, en revanche, les mesures de préventions suscitent interrogations, débats et rumeurs. Un exemple de ce que peut donner le principe de précaution appliqué à lui-même…

Deux crises sanitaires globales

En 2004, la détection du virus de grippe H5N1 appelé « grippe aviaire » déclenche une alerte mondiale. Reposant sur une probable transformation de la panzotie en pandémie, les chiffres avancés par l’OMS oscillent entre sept millions et 100 millions de morts. Ces prévisions alarmistes (qui monteront jusqu’à 300 millions de morts) sont reprises en boucle par les médias, qui en font leurs gros titres. Le parallèle avec la grippe espagnole est dans tous les esprits.

Le 11 juin 2009, suite aux alertes venues notamment du Mexique et redoutant la propagation du virus de grippe humaine H1N1 appelé « grippe A »,  l’Organisation Mondiale de la Santé décrète l’alerte de niveau maximal. En juillet, Keiji Fukuda, adjoint du directeur général de l’OMS, estime que deux milliards de personnes seront touchées dans les deux ans à venir. Par ailleurs, l’OMS n’exclut pas une mutation du virus qui en ferait une menace plus grave encore.

Forte mobilisation des pouvoirs publics

En 2006, la France se dote d’un dispositif important comprenant, notamment, l’achat de 200 millions de masques de protection (l’objectif fixé étant d’atteindre une réserve de 1 milliard de masques en France !), de 13,8 millions de Tamiflu et une option sur 40 millions de vaccins. Le 31 août 2005, Jacques Chirac, alors président de la République, annonce la mobilisation générale des pouvoirs publics à l’occasion de la visite du directeur de l’Organisation mondiale de la santé à Paris. En septembre, c’est le Premier Ministre Dominique de Villepin qui succède à Georges W. Bush à la tribune des Nations Unies pour mettre le monde en garde contre les risques liés à la pandémie. Quant à Xavier Bertrand, Ministre de la Santé, celui-ci déclare dans une interview que « La France a constitué un stock de médicaments certainement parmi les plus importants au monde. » 900 000 oies et canards d’élevages sont vaccinés dans 3 départements.

Rebelote durant l’hiver 2009-2010. La communication sur la crise est intense : une conférence de presse quotidienne est mise en place. Deux campagnes d’informations sont lancées successivement au printemps puis à l’été 2009, les communiqués de presse pleuvent. L’emballement médiatique est plus fort encore qu’en 2006. Le virus menace directement l’être humain. 94 millions de doses sont achetées. A la différence de la grippe aviaire, une campagne de vaccination des personnes débute bel et bien le 12 octobre selon une liste de priorité ciblant d’abord les personnels médicaux, puis les personnes à risque et enfin l’ensemble de la population. Deux millions de personnes sont vaccinées début décembre.

Consensus sur la grippe aviaire, polémique sur la grippe A

Dans le cas de la grippe aviaire, le risque sanitaire induit par la pandémie n’est pas mis en doute par les médias et l’opinion. La crise apparaît bien gérée et maîtrisée par les pouvoirs publics. La chute des chiffres de fréquentation des vols vers les destinations les plus touchées par le virus (Asie du Sud-Est, Mexique) indique que le grand public prend l’alerte au sérieux. Seules quelques voix s’élèvent contre une excessive dramatisation de la crise par les politiques comme les experts français de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) qui selon Le Figaro dénoncent l’« amplification catastrophiste » de l’intervention de Jacques Chirac le 31 août 2005. 

Les critiques sont beaucoup plus vives dans le cas de la grippe A. Le Professeur Debré, membre du Comité Consultatif National d’Ethique, et par ailleurs parlementaire UMP, parle de « grippette » : selon lui, le taux de mortalité de ce virus ne serait pas supérieur à celui d’une grippe normale. De leur côté, les ONG s’insurgent contre l’ampleur du budget consacré à ce plan de lutte contre le virus, alors que les moyens manquent pour lutter contre d’autres fléaux sanitaires qu’elles jugent plus importants. Enfin, un débat d’experts naît rapidement au niveau mondial sur la réelle dangerosité du virus, et sur les possibles effets secondaires liés au vaccin.

Se faire vacciner ou non : telle est la question

A la rentrée 2009, c’est la question du moment : faut-il ou non se faire vacciner contre la grippe A ? Et les enfants ? La rumeur court que le vaccin n’aurait pas été testé et qu’il y aurait des produits dangereux dedans. En France, sans doute plus qu’ailleurs, la communauté médicale est très divisée. Selon un sondage de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris), plus d’un tiers des personnels de santé hésite ou refuse les piqûres. Le syndicat des infirmières SNPI CFE-CGC estime « qu’une vaccination massive contre un virus grippal relativement bénin présente des risques du fait d’un vaccin développé trop rapidement, et d’un adjuvant susceptible de déclencher des maladies auto-immunes ». Les médecins généralistes, dont une partie se montre aussi méfiante vis-à-vis de ce vaccin, reprochent au gouvernement d’avoir été écartés de cette campagne de vaccination.

Le débat devient politique. Le PS dénonce « une campagne bien anxiogène pour essayer d’écouler les stocks », considérant que les « labos pharmaceutiques sont les grands vainqueurs dans cette affaire ». Ne risque-t-on pas de voir apparaître un grand nombre d’effets secondaires ? C’est la question que pose Michèle Rivasi, députée européenne Europe Ecologie dans une lettre ouverte à la ministre de la Santé. En réponse, Roselyne Bachelot assure que la vaccination sera lancée une fois toutes les mesures de sécurité réunies. Les pouvoirs publics débloquent une enveloppe pour que la recherche française se penche d’urgence sur la vaccination chez les femmes enceintes. Le problème c’est que l’étude ne sera disponible au mieux que fin novembre.

Bien qu’il s’agisse dans les deux cas de la grippe, la psychose suscitée par la grippe aviaire et la grippe A n’ont en réalité pas grand chose à voir. Dans le premier cas, la possibilité d’une transmission du virus de l’animal à l’homme reste une menace potentielle. Dans le cas de la grippe A, le virus constitue une menace directe pour l’être humain et appelle l’application rapide de mesures préventives applicables à l’être humain.

La grippe A montre bien ce qui se passe quand la lutte contre un risque suppose la prise d’un autre risque : une peur chasse l’autre et un troisième risque gagne, celui de la paralysie. Face à une communauté scientifique divisée sur les effets secondaires du vaccin, le débat se développe sur l’objectivité des experts, la possible collusion d’une partie du monde scientifique avec l’industrie pharmaceutique, la crainte du politique non plus d’avoir ignoré un danger mais de l’avoir, au contraire, largement surestimé quitte à en créer un nouveau. Mise en demeure de prouver que les vaccins ne constituent pas un remède pire que le mal, la ministre de la santé ne peut que commander une nouvelle étude dont les résultats ne seront connus que trois mois après le début de la campagne de vaccination. Difficile dans de telles conditions de s’étonner que seuls 10 % de la population se soient fait vacciner en France, ce qui constitue un des plus faibles taux en Europe. Preuve s’il en est que si le remède semble présenter un risque au moins égal, voire supérieur, au mal éventuel, le mieux est de ne rien faire. Une leçon à retenir pour l’avenir…

Franck Gintrand – « Mieux comprendre les enjeux de la communication de crise : 12 analyses comparées »

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