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Marées noires de l’Exxon Valdez et de Deepwater Horizon (en 1989 et 2010) ou l’irrésistible montée de la cause environnementale – Agoravox / 19 août 2010

Paru le 18 août 2010 | dans Crises politiques
Rédigé par Franck Gintrand

Durant le mois d’août, le Fil rouge revient sur des événements qui ont marqué l’histoire de la communication de crise, en comparant à chaque fois deux exemples présentant une problématique similaire.

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2010 année historique

Alors que la catastrophe de l’Exxon Valdez n’avait suscité aucune réaction personnelle de Georges H. W. Bush, les déclarations de B. Obama à l’encontre de BP manifestent la découverte par l’Amérique d’une préoccupation qui lui était jusqu’alors inconnue : la cause environnementale…

Deux marées noires, deux chocs

24 mars 1989, 0h04, le pétrolier Exxon Valdez s’échoue sur un récif proche de l’Ile Busby en Alaska. 11 des 13 citernes du bateau déversent 40 mille tonnes de brut. Plus de 7000 km² de nappes polluent 800 km de côtes, 2 000 km si on compte tous les îlots et échancrures. Pendant l’année 1989, des dizaines de milliers de volontaires et des moyens sans précédent sont mobilisés. En 1990, un millier de personnes payées par la compagnie poursuivent le nettoyage. Au total, la facture s’élève à 3,8 milliards d’euros, ce qui fait de cette marée noire la plus chère de l’histoire… jusqu’à l’explosion de la plateforme pétrolière de BP.

21 ans, un mois et un jour plus tard, le 20 avril 2010, 22h, une explosion se produit sur la plateforme pétrolière de BP Deepwater Horizon, située dans le Golfe du Mexique, à 80 km des côtes de la Louisiane. L’accident endommage un puit et occasionne une fuite de pétrole qui se répand dans le delta du Mississipi. Le 2 juin, la superficie de la nappe de pétrole dépasse les 24 000 km2. BP multiplie les opérations pour boucher le puits : « top kill » le 26 mai, le 15 juillet, puis enfin l’opération « Static kill » le 4 août, qui parvient à arrêter la fuite. Selon certains analystes, le coût de la marée noire pourrait s’élever à plus de 14 milliards de dollars.

De « Exxon’s oil, Exxon’s problem » aux « fesses à botter » chez BP

Est-ce parce qu’il considère que c’est à l’Alaska de prendre en charge le nettoyage des côtes (et non au Gouvernement fédéral), en raison des relations que l’industrie pétrolière entretient de longue date avec le camp républicain, voire des activités de la famille Bush dans ce secteur ? Toujours est-il que Georges H. W. Bush (le père) choisit de ne pas intervenir directement lors la catastrophe de l’Exxon Valdez. Si la maison blanche fait une déclaration le lendemain de la catastrophe, le président ne s’exprime pas sur le sujet, ne se rend pas sur les lieux de la catastrophe, n’invite pas le PDG d’Exxon à s’expliquer. Il attend 5 jours avant d’envoyer des membres de la haute administration sur place pour faire une première évaluation des dégâts. Même si cette attitude lui est reprochée par une partie de l’opinion publique (un sondage d’avril 1989 rapporte que 52% des Américains désapprouvent sa gestion de la crise), la majorité des Américains adhère à l’idée que c’est un problème qu’il revient à la compagnie de résoudre : « Exxon’s oil, Exxon’s problem ».

Face aux critiques qui lui reprochent son absence d’intervention pendant les premiers jours de la marée noire, B. Obama se rend le 2 mai en Louisiane afin de constater les premières conséquences de la catastrophe. Une première déclaration suivie d’autres interventions lors d’une conférence de presse le 22 mai, de l’émission de Larry King sur CNN le 3 juin ou encore depuis la Maison Blanche le 16 juin. Lors de ces interventions publiques, le président ne se contente plus de répéter « BP est responsable. BP paiera », ni d’évoquer les « leçons à tirer de ce désastre pour être sûr qu’il ne se reproduise jamais » ou encore de réclamer un durcissement de la réglementation : il multiplie les métaphores guerrières, dénonce les « relations de connivences » entre les grandes compagnies pétrolières et les agences qui les réglementent, convoque les dirigeants de BP à la Maison Blanche et n’hésite pas à se demander au sujet de BP « quelles fesses [il] doi[t] botter ».

Des médias peu mobilisés dans un cas, très remontés dans l’autre

Malgré l’émotion suscitée par la catastrophe, les journalistes ne perçoivent rien d’anormal dans l’absence d’implication de Georges H. W. Bush. Si un éditorial du St Petersburg Times dénonce la réaction « inefficace » et « presque nonchalante » du gouvernement américain face à la marée noire, la très grande majorité des médias se focalisent sur la responsabilité d’Exxon. Certains journaux comme le Time vont même jusqu’à comprendre et défendre l’absence d’implication médiatique du président. Bref, si l’évènement est indéniablement perçu comme une catastrophe, c’est un événement qui, aux yeux de l’opinion américaine, appelle des solutions économique avant même de nécessiter des évolutions politiques et réglementaires.

Changement de décor vingt et un ans après. A l’inverse de Georges H. W. Bush, B. Obama est au contraire interpelé par les médias dès les premiers jours de la catastrophe. A titre d’exemple, dans la liste des personnes responsables de la catastrophe établie par le Time, B. Obama figure en 8e position. Ce qui lui est reproché : la levée du moratoire sur les forages offshore en vigueur depuis plus de 20 ans, le 31 mars dernier (soit quelques jours avant la catastrophe). Le président avait alors justifié sa décision en déclarant que les plate-formes de forage « ne provoquent généralement pas de fuites » et que  » la technologie est très avancée « . Les accusations ne s’arrêtent pas là.  Dans un de ses programmes, Nightly News, la chaîne de télévision NBC accuse Obama d’avoir « trompé » le public sur la gravité de la catastrophe. L’opinion publique n’est guère plus tendre : dans un sondage du Pew Research Center, publié le 6 mai, 54% des gens jugent « la réponse du Gouvernement fédéral » à la crise comme « limite/pauvre ».

La différence de traitement politique des catastrophes de l’Exxon Valdez et de Deepwater Horizon est indéniable et toute la question est de savoir pourquoi. Première raison : c’est la première fois qu’une marée noire frappe aussi directement les Etats-Unis. La différence tient bien sûr à l’ampleur historique de la marée noire et aux tentatives infructueuses pour colmater la fuite qui ont tenu en haleine les médias et l’opinion publique. Mais elle s’explique aussi par la proximité géographique. Deepwater se situe à quelques kilomètres de la Nouvelle-Orléans alors que l’Exxon Valdez a coulé à proximité de l’Alaska et que la catastrophe de l’Ixtoc (une autre plate-forme pétrolière) s’est déroulée à l’extrême sud du golfe du Mexique, beaucoup plus près du Mexique que des côtes américaines.

Frappée de plein fouet, l’opinion publique américaine découvre avec BP ce qu’est réellement une catastrophe écologique. Sans perte de vie humaine mais avec des conséquences radicales sur le milieu naturel. La réaction politique est à la mesure de cette découverte : violente.  Les accusations de B. Obama contre BP ne surprennent pas. Elles semblent au contraire normales et légitimes. Et pourtant, elles constituent une première. Jusque-là, aucun chef d’Etat n’était allé jusqu’à accuser nommément une compagnie pétrolière. Ni aux Etats-Unis, ni en France. Bien sûr, en leur temps, V. Giscard d’Estaing puis J. Chirac avaient fait part de leur émotion et appelé à la mobilisation après les nauffrages de l’Amoco Cadiz et de l’Erika tout en demandant un renforcement de la réglementation. Mais ni l’un, ni l’autre n’avait alors mis en cause les compagnies responsables ou parties prenantes de ces catastrophes.  De ce point de vue, Deepwater Horizon va au-delà de la volonté pour B. Obama de se dédouaner d’avoir levé  le moratoire sur les forages offshore et cette marée noire est bien plus qu’une castrophe écologique.

Deepwater Horizon marque le basculement des Etats-Unis dans l’ère de la cause environnementale. Un basculement encore improbable voici quelques mois et qui ne finit pas d’en surprendre les Américains eux-mêmes. Réagissant au fonds de 20 milliards de dollars que Barack Obama a demandé à BP de mettre en place pour indemniser les victimes de la marée noire, un élu républicain, Joe Barton, déclarait « J’ai honte de ce qui s’est passé hier à la Maison Blanche. Je pense que c’est une tragédie de première ampleur qu’une entreprise privée soit soumise à ce que j’appellerais un racket ». Et d’ajouter, deux fois: « Je présente mes excuses [à BP] ». Face au tollé suscité par cette déclaration, l’élu avait été obligé de retirer ses excuses à BP seulement quelques heures plus tard, réalisant par là même que les Etats-Unis avaient décidément changé d’époque…

Franck Gintrand - « Mieux comprendre les enjeux de la communication de crise : 12 analyses comparées »

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