Analyses

AccueilAnalysesCampagnes d'opinionCrisesCrises corporateFaillite d'Enron et crise grecque (en 2001 et 2010) : la fin des comptes à dormir debout ?

Faillite d'Enron et crise grecque (en 2001 et 2010) : la fin des comptes à dormir debout ?

Paru le 9 août 2010 | dans Crises corporate
Rédigé par Franck Gintrand

Durant le mois d’août, le Fil rouge revient sur des événements qui ont marqué l’histoire de la communication de crise, en comparant à chaque fois deux exemples présentant une problématique similaire.

Quand les miracles économiques se révèlent trop beaux pour être vrais

L’Affaire Enron (2001) et la crise grecque (2010) ont 10 années d’écart. Dans les deux cas, les dirigeants sont accusés d’avoir falsifié les comptes. Certes, à la veille de la crise, l’image d’Enron n’a pas grand-chose à voir avec l’image de la Grèce. Autre différence – et de taille -, la Grèce est « sauvée » dans le cadre d’un plan de rigueur et de sauvetage exceptionnel quand Enron est emportée par la faillite. Mais, dans un cas comme dans l’autre, la question de la fiabilité de l’information financière et de la complicité des experts se pose très vite.

Soudain le doute : et si ces réussites étaient trop belles pour être vraies ?

7ème entreprise américaine par sa capitalisation boursière, vantée par la presse économique comme un modèle d’audace et de « modernité »,  le numéro 1 mondial du courtage en énergie Enron se place sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites le 2 décembre 2001. La réintégration de certains actifs lourds et risqués dans les comptes sociaux à l’automne (pour un montant de 600 millions de dollars) puis une note brusquement ramenée au niveau de junk bond (entrainant à son tour une hausse de la prime de risque) finit par tourner à la panique boursière et précipite le cours de l’action à moins d’un dollar. Très vite, une enquête des autorités américaines montre que la faillite est due à une mauvaise gestion des risques, amplifiée par un recours massif à des sociétés soit disant indépendantes pour masquer des engagements hors-bilan, générer des flux fictifs, revaloriser certains éléments du bilan et isoler certains risques.

Même « success story » du côté de la Grèce. En tout cas entre 1981, date de son entrée dans la CEE, et 2004. Durant cette période, le pays connait une croissance de 4% en moyenne par an et une multiplication par cinq du PIB par habitant. Mais les premiers signes d’un ralentissement deviennent perceptibles dès 2004-2005 en raison, notamment, de la réorientation de l’aide européenne au profit des pays de l’est, nouvellement entrés dans l’UE. Par ailleurs, le niveau d’endettement grec reste colossal. Quand, à l’automne 2009, le nouveau gouvernement socialiste de Georges Papandréou décide de faire la vérité sur le déficit budgétaire du pays – 12,7 % du produit interieur brut (PIB) et non 6% – les marchés perdent confiance. Entre le 22 octobre et le 16 décembre la note de la Grèce est rétrogradée de « A » à « BBB+ ». A la mi-janvier, un rapport de l’agence européenne Eurostat accuse officiellement la Grèce d’avoir falsifié ses statistiques économiques pendant plusieurs années.

De la désignation du coupable à la recherche des complices

Très vite, le scandale Enron pose la question de la fiabilité de l’information financière. Certes le cabinet Andersen n’est pas seul en cause. Des banques comme JP Morgan Chase et Citigroup cumulent des fonctions potentiellement conflictuelles de créancier, partenaire commercial, investisseur et conseiller fiscal. Mais l’enquête menée par les pouvoirs publics montre que Andersen, auditeur de la compagnie depuis 1986 mais aussi conseil financier d’Enron, a franchi la ligne jaune en fermant les yeux sur la « comptabilité créative » d’Enron. Comment ce cabinet pourrait-il d’ailleurs contrôler le bilan d’une entreprise qui est devenue son premier client ? En mars 2002, à peine trois mois après la faillite d’Enron, la société Arthur Andersen est inculpée pour destruction de documents et courriels pour le compte de son client. La société est condamnée le 15 juin pour obstruction à la justice. C’est la fin de la 5e plus grosse société d’audit mondiale.

Déjà accusée d’avoir fait fructifier le marché des subprimes entre 2004 et 2006, Goldman Sachs se retrouve au banc des accusés dans la crise grecque. En février dernier, la chancelière allemande, Angela Merkel juge « scandaleux » que « les banques, qui nous ont déjà amenés au bord du précipice, aient également participé à la falsification des statistiques budgétaires de la Grèce ». Concrètement, selon les presses allemande et américaine, en 2001, Goldman Sachs aurait aidé Athènes à masquer une partie de sa dette et à lever de nouveaux emprunts. Selon le « New York Times », les équipes de Goldman Sachs auraient de nouveau offert leurs services à la Grèce en novembre dernier, cette fois pour différer dans un avenir très lointain le coût du système de santé du pays.

De la recherche des complices à la mise en cause d’un système

La chute d’Enron conduit au vote en 2002 de la loi américaine « Public Company Accounting Reform and Investor Protection Act » dite Sarbanes-Oxley. Cette loi – dont la portée s’étend au monde entier – constitue la plus importante réforme depuis la crise des années 30. L’exactitude et l’accessibilité de l’information sont renforcées de même que la responsabilité des dirigeants de l’entreprise en matière de certification des comptes. Une importance particulière est accordée à l’indépendance effective des organes vérificateurs, que ce soit en interne ou en externe, les auditeurs externes ne pouvant réaliser pour le compte de la même société des services autres que ceux liés au contrôle et à la certification (notamment des services liés à la mise en place de systèmes d’information).

Dans le cas de la crise grecque, les dirigeants européens ont été nombreux à condamner l’implication de Goldman Sachs (mais aussi d’autres établissements bancaires) dans la gestion « dynamique » de la dette des Etats. Les institutions européennes travaillent aujourd’hui au renforcement de la régulation financière et à l’imposition de normes de transparence plus strictes pour les Etats.

Les plus beaux comptes ne sont pas forcément les meilleurs. Tel est la leçon de la faillite d’Enron et de la crise grecque. Une leçon confirmée par la fin retentissante de l’ère Messier en 2002 ou encore par l’entrée en crise de l’Espagne en 2009,  un des pays réputés les plus dynamiques d’Europe. Est-ce la fin pour autant des success stories ? Depuis la crise de 2008,  la suspicion s’est incontestablement étendue à la sphère économique. Et ce n’est sans doute pas un mal.

Franck Gintrand – « Mieux comprendre les enjeux de la communication de crise : 12 analyses comparées »

Toutes les analyses comparées de situations de crise

Revue de presse

Les débats de la semaine