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Insécurité : de la fin d'un tabou au consensus généralisé ?

Paru le 27 juillet 2010 | dans Focus
Rédigé par Franck Gintrand

Cette analyse est la réécriture d’un premier billet paru sur le fil rouge en 2010

Excédé ou simplement inquiet face à la petite délinquance, vous êtes partisan de la fermeté et de la répression. Seriez-vous en train de virer à droite, voire très à droite ? Pas forcément et voici pourquoi.

A droite, le sujet ne relève plus du tabou. Le changement remonte précisément en 2001. Cette année-là, Jacques Chirac est le premier président de la république à aborder officiellement le sujet lors de la traditionnelle intervention du 14 juillet. Dans la ligne de mire du chef de l’Etat, le gouvernement Jospin et les prochaines présidentielles : « la délinquance s’installe, l’insécurité s’installe, se banalise (…) il n’y a pas de fatalité de l’insécurité. Il n’y a qu’un manque d’autorité de l’Etat et un manque de volonté politique. »  (1) Le basculement réthorique et idéologique est brutal. Avec la nomination de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur, de 2002, l’insécurité devient même un des thèmes dominants de la droite. 

Du côté du PS, l’évolution est plus lente mais tout aussi spectaculaire. Dénonçant une situation qui frappe surtout les plus démunis, et qu’elle présente comme un échec de la majorité sortante, Ségolène Royal en fait un de ses principaux thèmes de campagne pour la présidentielle de 2007, allant jusqu’à envisager des « couvre-feux » dans les cités les plus difficiles (2). Martine Aubry s’inscrit dans la lignée de cette stratégie lorsque, voici quelques jours, elle affirme vouloir être la « présidente de la sécurité des français », une initiative aussitôt approuvée par François Hollande et saluée par les partisans de Ségolène royal qui ne se privent pas de rappeler que leur candidate a su dès la présidentielle de 2007 revendiquer la nécessité d’un « ordre juste ». Autant dire que les socialistes sont bien décidés à ne pas se faire piéger une nouvelle fois par la droite et N. Sarkozy sur le terrain de l’insécurité.

Il est vrai qu’en l’espace de quelques années, les Français sont devenus très sensibles à l’insécurité et partisans de la méthode forte. Certes les sympatisants de gauche conservent un attachement à la prévention et une réticence assez nette vis-à-vis de la vidéosurveillance (8). Mais depuis 2002, le sentiment d’insécurité s’est installé. Même s’il est plus ou moins fort selon les périodes (par rapport à d’autres problèmes comme le chômage ou la préservation du système de santé), ce sentiment est désormais partagé par les Français quelque soit leur sensibilité politique (3) et il n’est pas de sondage qui n’annonce régulièrement son augmentation (4). Constat identique sur la priorité à donner à la répression. Pour les sympathisants de droite comme de gauche, la fonction de la police n’est pas de « faire du social, mais de protéger les biens et les personnes » (9) et les tribunaux doivent faire preuve d’une plus grande sévérité. Les électeurs de gauche sont même une majorité à estimer que les mineurs délinquants doivent être traités comme des « adultes » par la justice (10). Ainsi, en 2007, 78% des électeurs socialistes se déclaraient favorables à la proposition de Ségolène Royal de placer les jeunes délinquants dans des « internats-relais » et 67% à approuver la création d’établissements « à encadrement militaire pour apprendre un métier ou réaliser un projet humanitaire » (11).

A l’instar de la dissuasion nucléaire, la nécessité d’une répression sans concession serait-elle en passe de devenir un sujet de consensus ? Pas complètement. Même si de l’avis général les médias contribuent largement à créer un sentiment d’insécurité (5), les Français n’ont pas tous le même avis sur l’importance et l’explication de la délinquance. Première différence : la lutte contre l’insécurité est plus prioritaire pour les électeurs de droite que les électeurs de gauche. Seconde différence : l’explication que les Français donnent de la délinquance varie en fonction de la sensibilité politique. Si vous estimez que la violence est inséparable de la dégradation des conditions de vie et de l’augmentation de la pauvreté, il y a de fortes chances pour que vous votiez à gauche. Si vous admettez que l’insécurité est une conséquence de la pauvreté mais qu’elle est également liée « au trop grand nombre d’immigrés en France » et au fait que les jeunes délinquants « sont issus de familles ayant une culture et des modes de vie différents » (6), alors il y a de très fortes chances pour que vous votiez à droite.

Sur le sujet de l’insécurité, gauche et droite ne sont donc pas bonnet blanc et blanc bonnet. Le passage de la critique de la délinquance à celle de l’immigration reste une frontière idéologique forte, une ligne de démarcation fondamentale entre la gauche et la droite.  Que celle-ci vienne à fléchir à gauche, que le discours sur l’insécurité aboutisse à un débat sur l’immigration et Nicolas Sarkozy remporterait une autre victoire sur le plan des idées. Au regard de la crise économique qui place l’emploi très nettement devant l’insécurité, ce glissement semble peu probable. Aujourd’hui, du moins.

Franck Gintrand

(1) Extrait de l’interview de Jacques Chirac, président de la République, le 14 juillet 2001, sur l’insécurité et les couvre-feux pour les mineurs (2) Reprise AFP (3) Sondage Ipsos (février 2002) (4) Sondage Ifop – février 2010 (5) Sondage BVA – Juin 2006 (6) Idem (7)Opinion Way – 2008 (8) Sondage Sofres – juin 2010 (9) Sondage BVA – Juin 2006 déjà cité – (10) -Sondage BVA – Juin 2006 déjà cité (11) Ipsos – juin 2007

Une première version de ce billet est parue le 27 juillet 2010, trois jours avant la « déclaration de guerre à l’insécurité » de N. Sarkozy. Dans cette allocution prononcée à l’occasion de l’installation du nouveau préfet de l’Isère,  le chef de l’Etat établit un parallèle entre les émeutes de Grenoble, la délinquance et les difficultés d’intégration de certains immigrés : « Nous subissons les conséquences de 50 années d’immigration insuffisamment régulées qui ont abouti à un échec de l’intégration. Nous sommes si fiers de notre système d’intégration, peut-être faut il se réveiller pour voir ce qu’il a produit. Il a marché, il ne marche plus ». Soulignant qu’en 2009 « le taux de chômage des étrangers non communautaires a atteint 24 % », soit plus de deux fois la moyenne nationale », il souhaite « que l’on évalue les droits et les prestations auxquelles ont aujourd’hui accès les étrangers en situation irrégulière ». Evoquant de nouvelles mesures destinées à lutter contre l’insécurité, le président de la république propose notamment le retrait de la nationalité aux naturalisés délinquants et le refus d’octrois de la nationalité française aux mineurs délinquants.

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