Analyses

AccueilAnalysesFabrique de l'opinionPolitiqueStratégie et communication politiquesDiscours politiques : accusation de totalitarisme, point de Godwin et vision manichéenne du monde

Discours politiques : accusation de totalitarisme, point de Godwin et vision manichéenne du monde

Paru le 12 juillet 2010 | dans Stratégie et communication politiques
Rédigé par Franck Gintrand

Une façon simple de dénoncer mais aussi d’expliquer

Plus un débat s’éternise, plus le ton monte, plus le risque d’insulte et de référence au nazisme (au fascisme ou à un autre totalitarisme) devient probable. Pour avoir fait de ce constat une loi quasi-scientifique, un juriste américain, Mike Godwin, a donné son nom à un point de non-retour marqué par un renoncement à toute argumentation et une disqualification pure et simple de l’adversaire. Au-delà de l’insulte, ce genre d’accusation permet de dénoncer une menace pour la démocratie en se donnant le maximum de chances d’être entendu par les médias. Mais, attention, l’exercice n’est pas sans risque…

A droite, Xavier Bertrand n’est pas seul à évoquer des « méthodes fascistes » pour dénoncer les articles de Mediapart sur l’affaire « Woerth-Bettancourt ». Certains sont même connus des journalistes pour s’en être fait une spécialité comme Philippe Val qui compare le rôle de Guy Birenbaum sur internet à  la « Kommandantur » ou Fréderic Lefebvre qui évoque les « tontons macoutes du LKP ». D’autres le font un peu contraints et forcés comme Bernard Kouchner qui dénonce « les nostalgiques des années 30 et 40 et tous les révisionnistes », Carla Bruni qui compare le site du Nouvel Observateur à un organe digne de la collaboration (avant de se rétracter) ou le maire UMP Jean François Douard qui assimile les méthodes de Ségolène Royal à la tête de sa région à celle du nazisme.

La gauche n’est pas en reste, y compris lorsqu’elle est dans l’opposition. Ainsi Elisabeth Guigou juge que le projet de loi de rétention de sécurité s’inspire d’une « philosophie positiviste qui a conduit aux pires débordements de l’Allemagne nazie », Roland Dumas, ancien ministre accuse la journaliste Elisabeth Lévy d’hitlérisme, le maire socialiste d’Angoulême, Philippe Lavaud, compare les jeunes UMP (qui avaient publié des photos relatives à sa vie privée) aux Jeunesses hitlériennes quand Georges-Marc Benamou qualifie Eric Zemmour de « fasciste », le situant « à la droite de Pétain ».

L’insulte en politique est caractéristique de tous les régimes démocratiques. Cet état de fait ne date pas de la seconde guerre mondiale. Dans « Noms d’oiseaux » (1), Thierry Bouchet montre d’ailleurs que la violence verbale est globalement en recul dans l’hémicycle. Les insultes sur le physique, les traits de caractères (comme la lâcheté ou le mensonge) et l’origine sont heureusement plus rares.

C’est aujourd’hui l’accusation de totalitarisme qui est devenue l’injure politique suprême. Elle désigne ce qu’il peut y avoir de pire comme l’était autrefois la référence positive à la révolution, à la royauté ou à Dreyfus. Comme hier, l’injure n’est pas seulement l’expression d’une émotion violente : elle ambitionne également de révéler la nature profonde de certains pays et de certains dirigeants mais aussi la motivation inavouable (et par conséquent condamnable) de certaines méthodes ou de certains projets. Ce n’est du reste pas un hasard si la référence au nazisme explose en France lors débat sur l’IVG. Simone Veil, ancienne rescapée de la shoah, fait l’objet d’attaques répétées se référant au « pire racisme nazi », à « la barbarie du nazisme », au « IIIe Reich », aux « fours crématoires » (2). Vichy ressurgit avec les interpellations de la droite sur le passé de François Mitterand et de Georges Marchais puis sur le passé de Robert Hersan.

L’accusation de totalitarisme va au-delà de l’insulte et de la perte de contrôle. Elle est aussi devenue une grille de lecture et d’analyse. Intellectuels et journalistes utilisent la comparaison pour expliquer et condamner des attitudes répréhensibles. Newsweek (3) considère que la France d’aujourd’hui «n’est pas si différente de celle de 1940», la presse italienne de gauche compare Silvio Berlusconi à Mussolini, le romancier algérien Boualem Sansal estime que « la frontière est mince » entre l’islam et le nazisme (une déclaration aussitôt reprise et largement commentée par la presse française), l’écologie est assimilée à un « fascisme vert »…

Au-delà de l’insulte, la référence au nazisme ne fait, en définitive, que révéler la persistance d’une vision manichéenne du monde. Même après la chute du mur, le combat entre le bien et le mal continue…

(1) « Noms d’oiseaux » Thomas Bouchet ; (2) Idem, p. 221-222 ; (3) article de David A. Bell Newsweek – 8/5/10 à lire Ici

Revue de presse

Les débats du moment