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L’image des femmes politiques de Veil à Royal

Paru le 21 septembre 2009 | dans Images du pouvoir
Rédigé par Franck Gintrand

Histoire d’une révolution lente.

> Lire une version plus complète et plus récente de cette analyse : Politique – Et la femme créa l’homme

Valérie Pécresse le rappelle en titre de son premier livre : « être une femme en politique… c’est pas si facile ! » On ne demande bien entendu qu’à le croire. Ce n’est déjà pas facile d’être une femme, alors dans un milieu réputé aussi machiste sinon misogyne que la politique, forcément… C’est en tout cas le discours que l’on tient depuis des années.

Et si cela n’était plus vrai ? Et si, au lieu d’être un handicap, le fait d’être une femme en politique était devenu une chance ?

Petit retour en arrière : en politique, comme dans bien d’autres domaines de la vie sociale, les femmes reviennent de loin. Non seulement le droit de vote ne leur est accordé qu’en 1944 mais, pendant longtemps, ce nouveau droit ne change pas grand chose : dans la France d’après-guerre les seules qui accèdent à des responsabilités sont des veuves ou épouses d’hommes politiques (1). Le changement est d’ailleurs à ce point marginal dans les partis et les syndicats qu’aucune figure féminine n’émerge en mai 68. Alors que Golda Meir devient ministre en 1951 et Margareth Thatcher porte parole de son parti à la chambre des communes en 1964, il faut attendre l’élection de Valérie Giscard d’Estaing en 1974 et une fronde féministe au sein du parti socialiste en 1978 pour que des femmes commencent à faire carrière sur leur nom. A droite, Simone Veil devient ministre de la Santé et ouvre la voie à une nouvelle génération composée notamment de Michèle Alliot Marie et Roselyne Bachelot. A gauche, Yvette Roudy (auteur d’un loi sur « l’égalité de l’homme et de la femme » votée en 1983) et Françoise Gaspard convertissent le PS à la cause des femmes. C’est la génération de Georgina Dufoix, Nicole Questiaux mais aussi d’Arlette Laguiller, bientôt suivie par une nouvelle génération de ministres, avec Elisabeth Guigou, Martine Aubry, Ségolène Royal ou Dominique Voynet…

L’ascension des femmes n’est pas continue. La première moitié des années 90 ressemble même plutôt un plateau. Deux épisodes vont notamment montrer les limites du changement : la nomination d’Edith Cresson à la tête du gouvernement en 1991 et les célèbres Juppettes de 1995. Avec Edith Cresson, une femme entre pour la première fois à Matignon. La violence des attaques est à la mesure de l’évènement. Chaque déclaration maladroite – parfois vulgaire - est relevée, commentée, critiquée. Qualifiée de « Pompadour » dans l’hémicycle de l’Assemblée, la légitimité de la première « première ministre »  – pourtant anciennement ministre, députée européenne et maire – est mise en cause dans les médias. Sa marionette dans le Bébête Show est surnommée « Amabotte ». Cherchant à cajoler son président, elle se fait régulièrement envoyer paître (« Toi, tu vas reboucher ton trou et fous-nous la paix ! »), injurier (« Délabrée du bulbe ») et rabaisser par la marionette du président (« Je m’ennuie, alors la greluche, je la viole »). Nommée en mai 91, elle est remplacée seulement 11 mois plus tard par Pierre Beregovoy. 17 mai 1995 : Jacques Chirac et Alain Juppé veulent donner l’image d’une majorité ouverte à la cause des femmes. L’équipe gouvernemental est la plus féminine de la Ve république : quatre femmes sont nommées ministres et huit autres ont un poste de secrétaire d’Etat. Mais, là encore, le souffle du changement ne dure que quelques mois. Huit femmes sont congédiées dès le premier remaniement. A cela s’ajoutent les agressions verbales dont sont l’objet Dominique Voynet et Elisabeth Guigou (traitée de « putain » en 1992 puis surnommée « 3615 Tonton »  deux ans plus tard). Entre la figure de la madone et celle de la catin, la voie n’est pas étroite : elle est alors tout simplement nulle.

Vient le temps de la réaction. En juin 1996, l’Express publie le « Manifeste des Dix« . A l’instar de l’appel lancé en 1992 à l’occasion du 1er sommet européen « Femmes au pouvoir » à Athènes, la pétition signée par cinq anciennes ministres de droite et cinq anciennes ministres de gauche réclame l’instauration de la parité. La constitution est modifiée en 1999 et la loi est votée en 2001. Un tournant décisif est pris.

La campagne de 2007 permet de mesurer le chemin parcouru. Pour la première fois, trois grands partis se choisissent des femmes pour les représenter à une élection présidentielle. Outre le PS, les couleurs du PC sont défendues par Marie-George Buffet et celles des Verts par Dominique Voynet. Même à l’UMP, une femme, Michèle Aliot Marie, se porte candidate à la candidature. Bien sûr, l’ambition de Ségolène Royal réveille de vieux réflexes. Jean Luc Mélenchon tient à préciser que « l’élection présidentielle n’est pas un concours de beauté ! », Laurent Fabius se demande « qui gardera les enfants ? » et un journaliste de France Info demande à la candidate « si elle sollicitera l’autorisation de François avant de se présenter ».  Sans oublier l’éternelle question de la compétence qui ne cessera d’empoisonnera sa campagne… Mais le fait que le candidat socialiste soit une candidate constitue également un atout de premier ordre. Le changement majeur dont Ségolène Royal se veut porteuse, c’est d’abord elle-même. C’est sa personnalité de femme qui lui permet de bénéficier de l’intérêt et de la sympathie des médias mais aussi d’un a priori favorable de l’opinion publique. Ainsi, quand un sondage BVA réalisé en mai 2006 interroge les Français sur les raisons qui les pousseraient à voter pour Ségolène Royal, le fait qu’elle soit une femme vient en tête (60%). Un seul problème (mais il est de taille) : Ségolène Royal ne parvient pas à transcender sa candidature pour la transformer en message d’espoir. Quand Obama, lui, parvient à faire de son succès aux primaires un acte collectif d’ouverture, de volontarisme et de foi en l’avenir, Ségolène Royal perd l’élection non pas parce qu’elle est une femme mais, plus prosaïquement, parce qu’elle ne trouve pas le bon message.

La candidature de Ségolène Royal témoigne d’un processus de normalisation. Cette normalisation ne signifie pas l’abolition de toutes les différences entre hommes et femmes en politique. Dans ce domaine, comme ailleurs, les femmes sont condamnées à faire preuve d’une compétence à toute épreuve pour accéder aux plus hautes responsabilités. Faute de quoi, leur image risque de rapidement se réduire à des considérations secondaires, pour ne pas dire sexistes, tant sur leur apparence vestimentaire (2) que sur leur personnalité ou leur vie privée. Rachida Dati  est bien placée pour le savoir, elle qui s’est vue accuser d’avoir usurpé ses diplômes. Nommée Garde des Sceaux sans avoir jamais été élue, son exemple confirme la règle non écrite qui veut que plus une femme est jolie et plus elle exerce une fonction élevée, plus son apparence prend de l’importance, plus l’adoption d’un tenue et d’une attitude respectant un minimum les codes du monde politique est de mise. A cela s’ajoute la dureté bien connue du monde politique qui, si elle s’applique depuis toujours aux hommes, peut blesser d’autant plus durement les femmes qu’elles n’y sont pas nécessairement préparées. Mais n’est-ce pas le lot de toutes les femmes de pouvoir ? 

En fait, le risque permanent qui pèse sur toute femme politique de passer pour une usurpatrice ne saurait faire oublier deux évidences. D’abord, l’exercice des plus hautes responsablités par les femmes ne choque plus grand monde. La société française n’a sans doute jamais été aussi ouverte sur cette question. Les insultes lancées à Edith Cresson, Elisabeth Guigou ou Dominique Voynet susciteraient aujourd’hui un véritable tollé. Loin d’être ignorée ou minorée, l’actualité des femmes politiques est suivie avec le plus grand intérêt. A titre d’exemple, cinq des 10 personnalités politiques ayant fait l’objet du plus grand nombre de recherches sur Yahoo en 2008 sont  des femmes. Rachida Dati arrive largement en tête, suivie par Sarah Palin, Rama Yade, Ségolène Royal et Hillary Clinton. Il faut souligner parallèlement l’intérêt naissant des médias pour la vie privée et le look des hommes. A leur tour, ceux-ci doivent communiquer sur leur vie privée, soigner leur physique et plus largement veiller à leur apparence. Sur ce point, les attaques sur la culture « bling bling » du président de la république valent bien les critiques sur le goût de Rachida Dati pour la haute couture. Et sans doute ne s’agit-il là que du début d’un processus plus large de peoplisation politique (3). Certes, Valérie Pécresse a raison de rappeler qu’être une femme en politique n’est pas si facile qu’on pourrait l’imaginer. Mais, aujourd’hui, c’est incontestablement plus un atout qu’un handicap. A une seule condition néanmoins : que les femmes sachent le dépasser et le transcender.

Franck Gintrand

(1) Ces femmes publiques sont notamment Marcelle Devaud, Irène de Likowski et Marie-Madeleine Dienesh à droite, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Gilberte Brossolette et Jacqueline Thome-Patenôtre à gauche (2) On lira à ce sujet le sondage réalisé par le journal des femmes en mai 2009 auprès de ses lectrices sur les femmes politiques les plus chic (lire le détail ici): Rama Yade arrive en tête suivie par Rachida Dati, Ségolène Royal et Nathalie Kosciusko-Morizet. Valérie Pécresse ne récolte que 3 % des suffrages suivie par Roseline Bachelot avec 2 %. Michèle Alliot-Marie, Christine Lagarde, Martine Aubry et Nathalie Artaud n’obtiennent qu’1 % des votes  (3) Valls face à la peoplisation de la politique : article en préparation

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